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Le
joueur de flûte
«The Flute Player»,
un extrait du livre Swallowed by a Snake
L’allégorie qui suit peut nous aider à voir d’autres aspects du processus de deuil. Il y a longtemps, très longtemps, dans un endroit très au sud d’ici, se trouvait un village à l’orée de la jungle. Ce village était un oasis de paix si ce n’était ce problème très sérieux que représentaient les boas constricteurs. Ces boas ne ressemblaient en aucune façon aux serpents que nous connaissons aujourd’hui ; c’étaient de très gros serpents dépassant plusieurs fois en largeur et en longueur les boas du monde moderne. C’étaient des animaux immenses et sournois dont la nature vicieuse n’était dépassée que par leur appétit vorace. La plupart du temps, ils avalaient d’autres animaux mais les êtres humains s’avéraient être sans aucun doute leur met favori. Le serpent entrait ainsi dans le village selon son désir et mangeait celles et ceux dont il avait envie. Il n’y avait pas de place où se cacher pour être à l’abri de ce monstre. Un jour dans ce village, une femme racontait ouvertement ses aventures avec un de ces boas et partageait sa peine. Elle parlait de ses deux enfants qui avaient été dévorés par une de ces bêtes et elle se lamentait d’avoir à continuer à vivre dans un endroit si peu sécuritaire. Elle se demandait s’il y avait quelqu’un qui pourrait mettre fin à ce règne de terreur. Elle avait espoir que les hommes, les femmes et leurs enfants de ce village puissent un jour vivre en paix. Un homme l’avait entendu partager sa peine et sa douleur. C’était un homme qui jouait merveilleusement bien de la flûte. Il a réfléchi à ses paroles et il a tout de suite su qu’il fallait faire quelque chose. Il fit un baluchon et y placa un pain de maïs et son couteau. Il s’en fut dans la jungle en jouant de la flûte tout en s’aventurant dans ce territoire qui appartenait aux bêtes féroces. L’homme choisissa avec beaucoup d’attention un endroit propice, s’accroupit et se remit à jouer de la flûte. Il était conscient que le boa s’approchait, mais il a continué à jouer de son instrument. Puis sans avertissement, le serpent l’attaqua et l’avala d’un seul coup. La noirceur à l’intérieur de l’estomac du serpent était complète. Le joueur de flûte essaya de se mettre à son aise du mieux qu’il le pouvait, déballa son baluchon et sortit son couteau. Il se mit consciemment et délbérément à couper par petits morceaux le ventre du serpent. Le serpent réagit devant cette douleur pénible en se gonflant l’estomac donnant ainsi autant que possible plus de place au flûtiste. Le joueur de flûte
savait que ce serait assez long pour se frayer un chemin à travers
le corps du gros serpent et de le tuer.
Après un certain temps, le joueur de flûte approcha le cœur du boa. Lorsqu’il le taillarda, le boa mourut. C’est à ce moment que le musicien sortit du défunt serpent constricteur et retrouna au village en jouant de sa flûte. Tous les habitants du village ont été surpris de le voir arriver ainsi et lui demandèrent d’où il venait. Le joueur de flûte leur dit qu’il avait été dans le ventre du boa et pour prouver ses dires, il exhiba un morceau du cœur de la bête. Tout le monde sut alors que le serpent autrefois menaçant était maintenant mort. Cette belle allégorie parle du deuil. Elle nous dit que de passer par un deuil, c’est comme avoir été avalé par un énorme serpent. Nous sommes coupés de notre quotidien, nous nous sentons confinés, emprisonnés et nous sommes entourés totalement par le deuil comme le flûtiste l’était dans la bête. Notre univers est complètement transformé, passant de la vie telle que nous la vivions auparavant à celle de maintenant dans le ventre du boa. Imaginons que nous nous retrouvons dans l’estomac d’un serpent géant. C’est la nuit noire. Un endroit très petit et étouffant. Peu importe de quel côté que nous nous tournons, nous sommes toujours dans le ventre du serpent. Tout notre environnement se résume à cet estomac mouillé, chaud, restrictif, qui nous force à nous soumettre à ses désirs. C’est en fait très ressemblant à ce que vit une personne profondément endeuillée. Quelquefois, le deuil nous envahit complètement et nous sentons que notre vie doit plier sous la gouverne de ce deuil plutôt que de satisfaiire nos propres désirs. Plusieurs fois nous allons faire l’expérience qu’il n’y a pas de façon de s’en sortir, que le deuil nous éprend et nous subjugue comme s’il n’y avait pas de fin à nos tourments. Une partie très significative de vivre une perte nous amène à ressentir que le deuil est notre seule réalité et va se poursuivre pour toujours. Le joueur de flûte doit s’être un peu senti de même lorsqu’il entreprit son combat avec le boa. Il apporta son pain de maïs et son couteau sachant très bien que cela ne serait pas une petite entreprise à résultat immédiat. Il savait qu’il devait couper petit à petit l’estomac du serpent et il semblait avoir confiance qu’éventuellement, il en arriverait au «cœur du problème». C’est ainsi que ça se passe aussi avec le deuil. Nous avons besoin de nous préparer et d’être prêt pour une longue route. Le deuil n’est pas habituellement un projet qui se réalise à court terme. Certains deuils sont des projets qui durent toute la vie. Avec la perte d’un enfant, les parents sont dans le ventre de ce monstre pendant de longues années. Après la première année ou quelquefois même deux, ils réalisent qu’ils en sont encore là, dans l’estomac de cet énorme serpent. Bien que probablement ce ne soit pas pareil comme durant la première année après le décès, la douleur est encore très intense et demeure pour encore longtemps. Ce genre de perte écrase la vieille métaphore qui comparait le deuil à une blessure et amène une nouvelle image : celle de l’amputation. Pour composer avec le deuil comme à la suite de la mort d’un enfant, c’est plus comme apprendre à vivre avec une partie de nous-mêmes qui a été sectionnée ou amputée que de chercher à soigner une plaie. Ce qui fonctionne le plus, c’est de trouver d’autres parents qui sont eux aussi présentement dans le ventre du serpent et de former de petits groupes pour honorer leur deuil collectivement. Notre culture s’attend (de manière très superficielle, en surface) à ce que ces parents endeuillés se soignent de cette perte assez rapidement mais ce n’est jamais de même que ça se passe. J’ai souvent travaillé avec un parent qui se faisait demander par un ami : «Vous n’êtes pas encore passés par dessus votre peine ?» Quelquefois, cette question vient après tout juste quelques mois. Nous avons besoin de respecter et d’honorer ces personnes qui apprennent à vivre dans le ventre de la bête et de ne pas leur demander de ne plus nous parler de leur situation toujours précaire dans le noir à l’intérieur du serpent. Le joueur de flûte a préparé son périple. Il apporta ce qu’il avait besoin pour un combat même prolongé. Il ne tua pas le serpent d’un seul coup, il savait qu’il devait le dépecer petit à petit. Il en est ainsi du deuil, nous avons besoin d’en enlever un petit morceau à la fois. Nous avons besoin de réaliser qu’à chaque fois que nous allons ressentir la peine, la colère et la tristesse, toutes ces émotions qui sont libérées par le deuil, nous allons retirer un petit morceau de l’estomac de la bête et nous rapporcher de plus en plus du cœur du problème. Bien souvent les gens ne réalisent pas que telle est la nature du deuil. Ils croient que le fait d’honorer et de reconnaître l’endeuillement n’a aucun effet bénéfique. Le serpent veut que nous nous sentions désespérés, sans espoir de sortir de là, que notre douleur n’aura pas de fin, que nous devrions simplement nous allonger et nous laisser digérer. Ici, ce n’est pas le cas. Avec la plupart des deuils, en enlevant un petit morceau à la fois, nous allons éventuellement sortir du ventre du boa. Dans notre histoire, une des raisons qui ont fait réagir le joueur de flûte à cet appel de la jeune femme endeuillée c’est lorsqu’elle raconte la perte des deux enfants qui sont morts. C’est tout aussi vrai en ce qui regarde le deuil. Quand nous nous promenons avec un deuil non résolu en nous et que nous traînons le serpent derrière nous, nous perdons nos qualités enfantines comme la spontanéité et la créativité. Notre enfant intérieur est en train d’être étranglé, d’être étouffé. Nos raisons pour vouloir tuer le serpent doivent aussi inclure le retour de notre passion et de notre créativité, qui vont commencer à réapparaître à notre sortie du serpent. Quand nous sommes dans le ventre du serpent, nous apprenons un mode de vie différent. Dans la noirceur, dans un environnement très restrictif, nos habiletés de tous les jours sont carrément inutiles et particulièrement inefficaces. La situation exige de nous que nous sollicitions des forces intérieures qui sont inhabituelles. Plutôt que de voir clairement ce qui nous arrive, nous aurons peut-être à chercher à tâtons en nous servant de notre sens du toucher plutôt que de nos yeux. Une fois que nous sommes entrés dans le ventre du serpent, nous pouvons avoir besoin de découvrir ou de développer de nouvelles habiletés qui pourront nous aider à naviguer dans ce voyage intérieur. Le joueur de flûte
de cette allégorie a trouvé un moyen pour entrer dans ce
processus de deuil en jouant de la flûte. Les hommes ont tendance
à trouver des activités qui vont les aider à vivre
ce passage lorsqu’ils se retrouvent dans le ventre, et dans notre culture,
c’est le cas de bien des hommes en deuil. Avec un manque flagrant de rituels
socialement acceptables associés à l’expérience du
deuil, les hommes ont dû être créatifs pour trouver
des moyens et des gestes pour entrer dans le ventre du boa. Bien des fois,
les activités que les hommes vont découvrir comme notre joueur
de flûte l’a fait en improvisant avec sa flûte, vont être
dépendantes de leurs forces psychologiques. Découvrir et
utiliser cette force comme moyen pour entrer dans le processus de deuil,
est un exercice vital pour chaque homme endeuillé de quelque façon.
Nous pouvons nous apercevoir aussi que le musicien n’a pas continué
à jouer de sa flûte quand il s’est retrouvé dans le
ventre du serpent. Il a utilisé d’autres habiletés pour s’occuper
du serpent. Et remarquons aussi que son travail ne s’est pas entrepris
à l’extérieur mais s’est plutôt accompli de l’intérieur
du boa. C’en est ainsi dans le processus de deuil. Nous devons nous acquitter
de cette tâche en travaillant à l’intérieur et trouver
les moyens pour cheminer vers l’extérieur en utilisant nos forces
intérieures. Le joueur de flûte
Extraits de Swallowed by
a Snake : The Gift of the Masculine Side of Healing pages 14-18.
de Tom Golden LCSW
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