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La première fois qu'il
m'invita à souper chez lui, Matt me fit faire le tour de sa maison.
Un divan avec des dessins indiens de bleus et de blancs était poussé
contre le mur du salon. À côté, il y avait debout un
perroquet de bois vert et jaune à qui il manquait une patte. Une
vieille lampe avec un abat-jour de couleur ambre avec une bordure à
franges blanche montait la garde à côté d'une table
à café.
Au côté du
salon il y avait la cuisine; je passai mes doigts sur la table. Matt me
dit: «Elle est faite d'acacia rouge et c'est un ami qui me l'a faite.
Mais viens donc en haut.» Il pointait du doigt un escalier en spirale
et en bois au milieu de la salle de séjour. J'acquiescai. Je voulais
en voir plus: les peintures sur les murs, les livres qu'il gardait au chevet
de son lit, la rangée de bouteilles colorées dans sa chambre
de bain.
En arrivant sur la dernière
marche, je me suis aperçue que cette chambre appartenait à
une femme. Du seuil, je pouvais voir des éventails chinois épinglés
au mur et une commode peinte de rose et de mauve. «C'était
la chambre de Lou Ann», me dit-il, et en traversant la porte.
Je connaissais l'histoire
qu'il avait vécu avec Lou Ann. Je savais que lui et Lou Ann avaient
été très amoureux l'un de l'autre et qu'elle était
morte à l'âge de trente-trois ans d'un cancer inopérable
aux ovaires après cinq ans de vie commune. Je sais qu'il la tenait
dans ses bras chaque fois qu'elle a reçu de la chimiothérapie
parce qu'ils avaient entendu dire que les traitements seraient moins dévastateurs
si elle était aimée quand elle les recevrait Je savais qu'il
avait emménagé avec elle à l'hôpital et qu'elle
était entrée en rémission pendant un an et elle s'est
éteint à la maison entourée d'amis. Un an et demi
s'était déjà passé depuis sa mort.
Sa commode, son horloge
en céramique, ses plumes étaient toujours là, bien
rangés comme si elle devait revenir d'un moment à l'autre.Ses
boucles d'oreilles rouges étaient couchées dans un petit
plat en porcelaine en forme de coeur sur une tablette. Un agenda relié
en cuir avec un signet en plastique transparent en forme d'avion attendait
son retour sur son bureau. Des cartes de souhaits de prompt rétablissement
étaient dressées sur une tablette de la bibliothèque,
ouvertes pour que le lecteur puisse être ému par les messages:
«Je t'aime Lou. Bats-toi. Retrouve la santé. Tu peux vaincre
ça. Amitié, Katherine. Prends soin de toi ma belle Lulu.
Tu es plus forte que le cancer. Tu es une survivante. Nous sommes tes amis.
Appelle-nous n'importe quand — Nous t'aimons, Daniel et Maggie.»
Dans la dernière carte,
il y avait un dessin d'un clown habillé de couleur argent et avec
du noir tout chaud sur son collet, des boutons noirs sur son costume et
des lèvres rouge rubis. À l'intérieur il y avait:
Bonne St-Valentin, mon amour. Je t'aimerai pour toujours, M.»
Durant ma huitième
année, j'ai été hantée par l'histoire de Mlle
Havisham dans le livre Great Expectations, qui est abandonnée par
son fiancé le jour de ses noces. Tout le reste de sa vie, elle attend
son retour. Elle laisse là, tel quel, le gâteau de noces,
les cadeaux et les décorations.
Les rats vivent sous le glaçage
desséché, les toiles d'araignées pendent dans le coins
et Mlle Havisham, 80 ans dans sa robe de mariée attend toujours
le retour de son amoureux.
Dans la chambre de Lou Ann,
je me suis sentie comme si je venais de traverser le seuil de la porte
d'entrée d'un monde fantastique où les distinctions entre
le réel et le virtuel, entre être endeuillé de notre
passé et vivre notre présent, entre mourir et vivre ne semblaient
pas existées.
Pourquoi toutes ces cartes
une année et demie après sa mort? Et ses boucles d'oreilles
et son agenda? Le cuir sur cet agenda était vieilli, usé
et délavé, doux comme les bourgeons des saules le printemps,
un cerne laissé par un verre noircissait une des coins supérieurs.
J'étais déchirée par le désir de l'ouvrir et
voir son style d'écriture, de lire à propos des endroits
où elle était allée, les gens qu'elle avait rencontré,
et en même temps par le désir de faire semblant que je ne
l'avais pas vu. Combien de pages avait-elle laissé intactes? Savait-elle
qu'elle mourrait avant la fin de l'année? Et ses boucles d'oreilles,
polies et rutilantes. Je les aimais. C'étaient des traces qu'elle
avait laissé après son départ. Dans son bureau, il
y avait probablement une liste de choses à acheter: du savon, du
shampoing, des ampoules; je pourrais y trouver des photos, des memos de
Matt: «À bientôt mon coeur, je suis parti faire une
marche.»
Ma respiration devint courte
et lourde. À chaque inspiration, c'est comme si un morceau
de verre se brisait dans ma poitrine. Comment ses boucles d'oreilles pouvaient-elles
être encore là si elle n'y était plus? Elle n'avait
que trente-trois ans. Je voulais en savoir plus sur elle. Et je voulais
en même temps oublier même que j'avais déjà su
son nom. Ou celui de Matt. Sortir de la chambre, descendre l'escalier,
passer devant le divan à motifs indiens et quitter cette maison.
Pour toujours.
Je ne voulais être
amoureuse d'un homme qui était encore amoureux d'une autre femme
— même si cette femme était morte. Je ne pourrais jamais être
à la hauteur; elle devait être parfaite dans ses souvenirs.
Et toujours je saurais qu'il est avec moi parce qu'il ne peut être
avec elle. Je voulais être le premier choix de quelqu'un.Je désirais
qu'un homme m'aime plus qu'il n'ait jamais aimé personne autre que
moi. Matt se mettait en travers et bloquait la route que je m'étais
tracée.
Je désirais avoir
le contrôle — de mes émotions, de ses émotions, et
de notre cheminement ensemble. Dans mes rêves où je rencontrais
le monsieur N°1, je n'avais pas entrevu qu'il aurait été
endeuillé ou affecté par la mort. C'était notre deuxième
sortie et la nature de notre aventure amoureuse — son rythme, son ascension
vers un sommet, le genre d'émotions que nous devions nous partager
l'un l'autre — s'avérait déjà comme sortant des sentiers
prévus et bien planifiés pourtant. Je n'avais pas le contrôle
et je le savais. Je n'avais pas le contrôle et j'haïssais ça.
.
Debout dans la chambre de
Lou Ann, soudainement, le bruit des autos qui passaient sur la rue, se
mit à me déranger. Je savais qu'il était temps de
dire quelque chose.
Je me suis tournée
vers Matt. Il tenait deux petits jeux de cartes dans ses mains.
«À qui sont-ils?»
lui demandais-je.
«Ces cartes se nomment
OH! me dit-il. Tu choisis une carte avec un dessin et une carte avec un
mot et tu décris ce que la combinaison des deux cartes a éveillé
en toi. Veux-tu jouer?» —
«Bien, oui.»
—
«OK! j'y vais le premier.»
Il ramassa le portrait d'une
personne qui est sur le point de glisser sur une pente et il prit la carte
«Joie». Il dit: «Je sens que j'ai monté un long
escalier et que maintenant je suis prêt à commencer à
laisser la joie revenir dans ma vie et me remettre à jouer. Avec
toi.»
Pour les premiers huit mois
au cours desquels j'ai appris à connaître Matt, il a pleuré
presqu'à tous les jours. Quelquefois, il pleurait dès son
réveil le matin. Quelquefois, il pleurait quand nous faisions l'amour.
Un soir, nous étions allés danser et quand la chanson «I'm
excited» des «Pointed Sisters» s'est mise à tourner,
il me dit qu'il devait partir. Lou Ann et moi avons découvert ce
groupe les «Pointed Sisters» ensemble, me dit-il je ne peux
danser sur cette chanson.»
Il me demandait de le prendre
dans mes bras quand il pleurait. Et je le faisais. Je Le tenais dans mes
bras, le berçait et passait ma main sur son front, dans ses cheveux.
Il me racontait combien elle était devenue amaigrie à cause
de son cancer ou l'oxygène qu'elle devait prendre à la fin
et les infiltrations qu'il devait lui donner. Il me disait combien elle
aimait jouer avant de tomber malade et son intelligence et son humour même
quand elle était très malade. Il me raconta qu'à leur
premier voyage à Hawaii, ils avaient pris des leçons de Hula
sur une grande scène et chaque fois qu'elle faisait vaciller ses
hanches, elle le jetait en bas de la scène. Ils riaient si fort
qu'ils ne pouvaient plus danser. Il me partagea que Lou Ann était
comme une enfant, elle se faisait des amis avec tout le monde qu'elle rencontrait.
S'il devait la rencontrer au restaurant et qu'il était en retard
de vingt minutes, elle était déjà assise à
une autre table, jasant et s'amusant avec un groupe d'étrangers.
«Elle était intrépide, me dit-il, tout le monde l'aimait
même le facteur.» Quand Lou Ann écrivait sa thèse
sur les comportements de rut et de rituels amoureux des ours polaires,
elle allait chaque jour au zoo pour les observer. Après une semaine,
César, un mâle dangereux lui léchait la main.
Dans son bureau, Matt
avait un mur rempli de photos de Lou Ann. Je les ai compté — vingt-trois,
vingt-quatre, vingt-cinq photos en tout. Lou Ann, bébé; Lou
Ann en costume de bain; Lou Ann embrassant Matt; Lou Ann au bras de Matt,
tous les deux avec des mèches roses dans les cheveux. Sur sa lampe,
il y avait là épinglée, une note écrite par
une main de femme qui disait: «Lou t'aime.» À côté
de la bouteille de savon Ivory sur le comptoir de la cuisine il y avait
un coeur en céramique bleu et blanc sur lequel était gravé
«Matt & Lou». Dans la douche dominait son support à
savon. Sur la commode, s'étalaient ses médicaments. Son nom
et son visage étaient affichés partout. Lou Ann. Lou Ann.
Mes émotions qui entouraient
«aimée et être aimée» par Matt pendant
qu'il vivait le deuil de Lou Ann me faisaient vaciller, m'ébranlaient
énormément. Je désirais sa présence dans ma
vie. J'étais émue par ses pleurs et sa douleur, et cela avait
l'air important, je me sentais importante, quand il était vulnérable
avec moi. Je sais que je ne peux qu'imaginer ce que ce fut pour lui de
la regarder impuissant à mesure que cette maladie la rendait faible,
lui enlevait les cheveux puis la vie. Je commençais à penser
déjà que si quelque chose arrivait à Matt je serais
bouleversée. («Pour chaque personne c'est notre plus grande
peur, disait Sara. C'est évident que c'est un homme capable d'engagement.
Si tu es patiente avec lui, il en vaut la peine.»)
Mais j'était en train
de tomber follement amoureuse de cet homme; j'étais aux petits oiseaux,
radieuse, j'étais tout mais pas triste. Je me sentais comme si la
vie m'aspergeait de bénédictions; il se sentait comme si
la vie lui avait volé son plus précieux trésor. Je
sentais que j'avais rencontré l'amour de ma vie; il savait que la
sienne était déjà morte. Je sentais que lorsque nous
faisions l'amour, cela m'amenait à un endroit sous ma peau, mes
os et mes yeux, en un lieu où toutes les questions trouvent leurs
réponses; il sentait que faire l'amour le rapprochait d'une interminable
tristesse. Je me sentais plus forte et plus vivante que jamais; il sentait
qu'une partie de lui-même était décédée
avec Lou Ann et il n'était pas sûre qu'il ne serait capable
de vivre vraiment pleinement. ou qu'il désirait le faire.
Je voulais que mon amour
soit capable de soigner ses blessures — et ça ne marchait pas. Je
désirais être la seule femme de sa vie — et ça ne marchait
pas.
Quand ça fait presque
trois ans que Lou Ann était décédée, Matt et
moi sommes allés consulter un psychothérapeute spécialisé
dans les deuils. J'étais convaincue que Matt prolongeait son deuil
et qu'il s'en servait pour me tenir à distance. J'était tannée
d'entendre parler de cette partie de lui-même qui était morte
en même temps que Lou Ann, exaspérée de la voir dans
ce portrait au salon où ils étaient irrémédiablement
enlacés. Je croyais que c'était assez et ça devait
se terminer.
En me regardant le conseiller
me dit: «Vous voulez vraiment que ça se passe en votre temps
et lieu, n'est-ce pas?» Le conseiller dit: «Vous voudriez vraiment
que tout cela soit orchestré et que ça finisse par arriver,
et comment et quand cela va aboutir.» Le conseiller dit: «Ça
ressemble au fait que vous croyez que si Matt vous aimerait assez, il ne
manquerait plus Lou Ann.»
Je crois que je devais répondre
«Oui» à toutes les questions.
Oui à ma fausse croyance
que je peux contrôler le début et la fin d'à peu près
tout. Oui à ma fausse croyance que si les choses ne se passent pas
comme je le désirais, ma première réaction est que
je fais quelque chose qui n'est pas correct et que je peux faire quelque
chose pour changer tout ça.
Non à l'impuissance
et à la terreur que peut m'inspirer la perte de contrôle.
J'ai essayé une fois. et ça n'a pas marché.
Durant mon enfance les bruits
les plus fréquents dans la maison furent les portes qui claquent
et les haussements de ton. Ma mère frappait mon frère et
moi, nous tassait dans les coins de la cuisine ou du salon. Je me rappelle
d'un moment debout dans un coin, tenant mes bras en avant, me cachant le
visage pour qu'elle ne me prenne pas par les cheveux ou qu'elle ne me crève
les yeux. J'avais peur et j'étais terrifiée, je croyais qu'elle
pouvait me mutiler.
Mon père, insaisissable
et souriant, dansait à travers tout ça. Il me donnait des
cadeaux, m'appelait son petit chat, et me disait qu'il m'aimait. Il quittait
la maison pour aller travailler de bonne heure chaque matin et revenait
tard le soir. Il s'en allait au beau milieu d'une bagarre avec ma mère;
de ma chambre, je pouvais les entendre se chicaner, la porte d'en avant
claquer, et ma mère qui criait: «Ne t'en va pas, mon bâtard!»,
et l'auto qui démarrait. À mesure que le bruit du moteur
disparaissait, ma mère à son tour claquait les portes, lançait
des assiettes et pleurait. Et j'attendais, j'attendais le retour de mon
père, j'attendais que ma mère finisse de crier, j'attendais
qu'il ne soit pas dangereux de me montrer.
À douze ans, j'ai
pris la décision que si les choses devaient marcher chez nous, je
devais faire quelque chose pour que ça marche.
À douze ans, j'ai
dressé une liste dans mon journal. J'ai nommé cette liste
«Choses à faire pour rendre ma mère heureuse!»
Voici cette liste:
1.— Nettoyer ma chambre
2.— Lui apporter son petit déjeuner
au lit
3.— Lui dire de belle choses
4.— Ne pas me fâcher ou
traiter quelqu'un de stupide
5.— Ne pas poser de questions
À la fin de chaque
journée, je vérifiais les choses que j'avais accompli sur
cette liste. Je mettais une petite étoile pour les choses que je
pouvais réaliser le lendemain. Garder cette liste vivante me donnait
l'impression que je faisais quelque chose. Ça me faisait croire
que je pouvais être en contrôle.
Chaque nuit je faisais le
même rêve: je me tenais debout au beau milieu de ma chambre.
Avec beaucoup d'efforts, je poussais sur les murs qui se défaisaient
en morceaux. Je ne pouvais lâcher prise, pas même une minute.
Si je l'aurais fait, les murs se seraient écrasés, la maison
se serait effondrée. Et moi avec.
Quand mes amies me demandaient
de coucher chez elles, je leur disais non. Je leur faisais croire que je
n'étais pas bien. Je ne pouvais leur dire que ma tâche était
plus importante à la maison pour soutenir les murs. Je ne voulais
pas m'embarquer dans aucun comité étudiant qui se réussissait
surtout après les heures de classe; je ne voulais pas passer la
nuit ailleurs; je ne voulais pas retourner à la maison et
la retrouver écroulée.
Mon ami Robert me dit qu'entre
sa troisième année et sa septième année, sa
mère a fait quatre dépressions nerveuses. Ces dépressions
commençaient lorsqu'elle restait couchée pendant au moins
deux semaines. Elle arrêtait de parler, de manger, de dormir. Il
revenait de l'école et allait jusqu'à sa chambre et dessinait
et amenait à sa mère les portraits et paysages qu'il faisait.
Il lui faisait une toast
et du thé et lui portait tout ça dans un cabaret d'osier
blanc. Il prenait une bouchée de la rôtie et lui présentait
l'assiette en disant: «Maintenant c'est à toi maman.»
Il croyait qu'il pouvait aide sa mère à se rétablir,
mais sa santé était hors de son contrôle.
Maggie, la thérapeute
que je visite, disait: «Tu ne peux faire quoi que ce soit pour que
quelqu'un te quitte, Geneen. Et de la même façon, tu ne peux
faire quoi que ce soit pour que quelqu'un reste avec toi. Ils restent ou
ils quittent en raison de leurs décisions, à cause de raison
qui sont les leurs, pas parce que tu fais ou ne fais pas quelque chose
en particulier une journée.»
Je ne la croyais pas.
Contrôle. C'est un
mot que les outremangeurs compulsifs entendent souvent. À chaque
régime, à chaque rencontre, dans chaque livre. Nous apprenons
très jeunes que nous avons perdu le contrôle sur une partie
très fondamentale en nous — notre faim. Apprenons que si nous voulons
avoir l'air et de vivre comme des êtres humains normaux, nous devons
toujours faire attention à cet appétit sauvage et déchaînée
qui vit en nous. Nous vivons avec une peur atroce de la nourriture, peur
de ce que peuvent déclencher le chocolat, la crème sûre
et les danoises à la cannelle, tout en croyant que si nous pouvons
en venir à mettre sous contrôle cette partie de nous-même,
tout ira bien dans le meilleur des mondes. Mais cette fausse croyance est
seulement un écran de fumée qui cherche à nous camoufler
le vrai problème: les domaines dans lesquels nous n'avons jamais
eu et dans lesquels nous n'aurons jamais le contrôle. Ces domaines
qui ont trait à l'amour: aimer et être aimé.
Quand nous devenons intime
avec quelqu'un, nous perdons le contrôle. Nous perdons le contrôle
du temps que cette personne passe avec nous et du moment qu'elle choisit
de nous quitter, des émotions qu'elle ressent envers nous, et comment
nous nous sentons à propos de ce qu'elle dit ou fait. Nous perdons
le contrôle sur les effets que génère notre amour envers
cette personne sur notre vie. Nous devenons alors vulnérables à
la perte de cet être cher, la douleur et la mort.
Une femme dans la soixantaine
était assise au fond de la salle durant un atelier que j'animais.
C'était en septembre, il faisait chaud et l'appareil à air
conditionné était brisé. Quand elle leva le bras,
je me suis rapprochée et m'aperçut qu'elle tenait sur elle
un manteau de vison. Elle dit: «Si je ne mange pas, je vais dépérir.»
— «Combien pesez-vous?» lui demandai-je. — «J'ai peur
de vous le dire.» — Une autre participante murmura: «Quelquefois
il faut dire les choses à haute voix.» — La sexagénaire
répondit: «Je pèse trente kilos.» Ses yeux étaient
deux globes oculaires remplis de misère, ses joues étaient
disparues de son visage. «J'ai arrêté de manger il y
a de ça, vingt ans.» dit-elle. — Je lui demandais: «Qu'est-ce
qui est arrivé il y a vingt ans?» — «Ma fille est morte
de leucémie. J'ai crû que j'allais en mourir.»»
Plutôt que de vivre
cette expérience de perte de contrôle qu'amène l'amour,
plusieurs parmi nous choisissons de perdre le contrôle de quelque
chose qui peut être contrôlé: la nourriture que nous
mangeons — ou ne mangeons pas.
Le problème de contrôle
— sur nos actions, nos émotions et sur les gestes et comportements
des autres — est un point central de toute compulsion. La perte de contrôle
est ce que la compulsion nous apparaît à prime abord. Un participant
à un atelier disait: «Quand je m'achète une boîte
de barres de chocolat, j'en mange deux et je mets le reste dans un tiroir
de ma commode. Et après être retourné à mon
bureau de travail, quelques minutes plus tard, j'entends le chocolat qui
m'appelle. <Martin>, le chocolat chante ainsi. <Martin vient me chercher.>
Je vous jure le chocolat a une voix. Oh, je sais que le chocolat n'a pas
de cordes vocales, mais il m'appelle et je réponds à cet
appel. Dans de tels moments, je crois que je n'ai vraiment pas le choix.»
Quand je suis en frénésie
alimentaire, je me sens comme possédée. Je voudrais être
mince, aimer et créer mais cette période de frénésie
alimentaire me porte à me détruire, à être ravagée
et écrasée. Quand je mange ainsi avec excès, je ne
me soucie guère de qui que ce soit; il y a des moments où
si quelqu'un ou quelque chose se mettait dans mon chemin entre moi et la
nourriture, je croyais que je l'aurais fauché. J'aurais même
été jusqu'à tuer quelqu'un. Et quand je terminais
cette bombance, et que j'estimais les dommages — la quantité de
nourriture que j'avais avalé, l'urgence avec laquelle j'avais mangé,
l'indifférence et même le mépris que j'ai eu envers
les gens qui sont venus me voir avant ou pendant cette période de
frénésie et de délire — j'avais peur. Cette période
d'ivresse alimentaire semblait avoir un esprit autre que le mien qui la
gouvernait, une voix qui lui était propre, une volonté qui
était sienne.
J'ai appris à avoir
peur de mes périodes de frénésie alimentaire comme
enfant j'avais appris à avoir peur de ma mère. Je voyais
ma mère comme quelqu'un qui a perdu la carte et pour ce moment,
cette heure ou cette journée, elle était comme une tornade
qui emporte tout sur son passage. Des mains avec une bonne poigne, une
face toute rouge et des veines qui, on dirait, vont éclater. Il
était impossible de savoir quand est-ce qu'il me frapperait; Il
était possible de prédire ce qui la déclencherait.
La sécurité, ça n'existait pas chez nous. Et c'est
exactement comme ça que je me suis sentie en présence de
nourriture quelques années plus tard. Comme beaucoup de gens rencontrés
en atelier, j'ai transféré ma terreur concernant quelque
chose qui était à l'extérieur de moi — ma terreur
durant mon enfance — pour la porter sur quelque chose en moi. Quand nous
sommes obsédés par la nourriture, nous recréons autour
de nous des émotions familières de perte de contrôle,
de peur, de sentiment d'impuissance, mais cette fois, nos émotions
sont réprimées et refoulées par ce qui apparaît
comme un petit — et moins dangereux — moyen de les anesthésier:
la nourriture qui entre dans notre bouche, le poids qui s'accroche à
notre corps.
Le mois dernier à
San Diego, une femme dans un atelier m'a dit que la nourriture était
sa drogue et qu'elle était impuissante et ne pouvait rien y faire.
Et d'exprimer cela, ça semblait la soulager. Elle a dit: «C'est
bon de savoir que la nourriture est hors de mon contrôle.»
Bien, je ne crois pas cela.
Je crois qu'elle croit cela.
Je crois que c'est réconfortant et familier de croire cela, mais
je ne crois pas que ce soit exact.
Ce que je crois c'est qu'à
un moment donné beaucoup de choses se sont retrouvé et ont
été hors de contrôle et que certaines de ces choses
étaient très douloureuses. Peut-être même qu'elles
étaient dévastatrices. Disons que le père de cette
femme était alcoolique. Ou disons que son frère l'a abusé
sexuellement. Disons que lors qu'elle était enfant, pour toutes
sortes de raisons, elle ne s'est pas senti valorisée, n'a pas été
écoutée, n'a pas été traitée avec respect
et dignité. Et qu'étant enfant, elle n'avait aucun contrôle
sur la situation. Ç'a du sens aujourd'hui en tant qu'adulte, elle
essaie de trouver une forme de contrôle ou d'éviter ce qu'elle
croit être responsable de sa douleur. Ç'a du sens qu'en tant
qu'adulte, elle pense que ces sentiments d'avoir perdu le contrôle
soient si familiers et si attirants qu'elle cherche à les reproduire
dans sa vie, mais cette fois c'est dans une situation où elle est
complètement hors de contrôle et ainsi elle ne serait plus
vulnérable aux décisions, désirs et humeurs de quelqu'un
qui pourrait la blesser, ce qui pourrait dépasser en quelque sorte
la terreur qu'elle a vécu durant son enfance.
Nous sommes tous des coeurs
brisés. Chacun de nous a eu au moins une fois, le coeur brisé
à un moment ou un autre de notre vie — dans notre famille, à
cause de la perte ou de la trahison d'un parent. Certains ont eu le coeur
brisé plus souvent et de façons atroces. Quand le coeur d'un
enfant est brisé, — qui jusqu'à ce moment était entier
et sans problèmes ou questions — quelque chose d'inexprimable s'est
tout à coup cassé. Et puis plus rien n'est comme avant. Nous
passons le reste de nos vies à essayer de minimiser cette blessure
ou de prétendre que cela ne s'est vraiment passé comme ça,
essayant de nous protéger pour que ça ne se reproduise pas
encore une fois, essayant de trouver quelqu'un qui va nous aimer de la
même façon que nous le désirions ou avions besoin d'être
aimés lorsque nous étions enfants. Nous passons le reste
de nos vies à manger, boire ou travailler avec excès pour
ne pas avoir à retourner là, encore une fois. Jamais revivre
cette douleur invivable d'avoir eu ainsi le coeur brisé en étant
enfants.
Je vois cela chez des participants
à mes ateliers. Ils entrent dans la salle avec beaucoup d'attentes,
d'espoir et se sentant protégés. Ils désirent que
je leur prouve à eux-mêmes que ce que je dis est vrai, et
que ça fera une différence dans leurs vies. Ils sont en colère;
ils ont refoulé cela tellement longtemps, attendant que quelqu'un
leur procure la clé qui va ouvrir leurs vies et leur permettre de
devenir qui ils rêvaient de devenir. Nous parlons de patterns d'intimité,
mous parlons ensemble des patterns de compulsion alimentaire.
Mais ce n'est que lorsque
nous parlons de et que nous nous permettons ensemble de ressentir cette
douleur de l'enfance que leurs visages revivent et qu'ils commencent enfin
à respirer. En avant du groupe, le moment où ce changement
se produit est quasiment perceptible. Leurs yeux deviennent doux, leurs
épaules s'abaissent, et je ne suis plus le centre de toutes leurs
attentions. À ce moment, ils ont tout ce qu'ils ont besoin : ils
ont touché ce bas-fond personnel. Ils ont réussi à
rejoindre cet moment et cet endroit où leurs coeurs se sont brisés.
Ils lèvent la main.
Une femme partage son histoire à elle:
«Je suis la plus vieille
d'une famille de six enfants.Le père de mon père était
un alcoolique invétéré et sa mère abusait des
enfants. Bien que mon père ne buvait pas durant mon enfance, il
était tout aussi rigide avec nous. Il y avait beaucoup d'abus verbaux,
— pas tant de sévices corporels — en autant que je puisse m'en rappeler.
Ma mère était
malade et hospitalisée souvent alors je suis devenue celle qui prend
soin des autres très jeune. Je faisais à manger un dimanche
comme ça et j'avais huit ans. C'est le seul moment où mon
père m'a félicité, alors je me suis mise à
en faire plus, plus de cuisine, plus de ménage et plus de garderie
pour les plus jeunes. — attendant comme une éponge toute sèche
pour quelque chose à faire tremper ou pour me rendre utile, me sentir
reconnue comme si j'avais besoin de cette raison pour être en vie
et mériter de le demeurer.
Dans une visualisation guidée*
par vous, je suis retournée à ce moment dans ma vie où
j'ai eu très peur. Ma mère était dépendante
des tranquillisants. Un matin, elle était sur le point d'être
hospitalisée et j'attendais pour la saluer avant mon départ
pour l'école. Elle a fait sa valise et était étendue
sur le divan près de ses bagages. Sa valise était ouverte
et je regardais ce qu'elle amenait avec elle. J'avais onze ou douze ans
et j'y ai trouvé des pilules qui avaient été cousues
dans sa brassière. J'ai trouvé une bouteille de parfum vide
— j'en trouvais partout. Et je l'ai dit à mon père. Alors,
elle me toisa comme si je lui avais mis sur les épaules un énorme
fardeau, et on m'envoya à l'école.
En chemin pour l'école,
je suis arrêtée à l'église pour y pleurer. Il
n'y avait personne là. J'étais seule. J'ai crû que
ma mère était sur le point de mourir. Je pensais qu'elle
nous quitterait et je ne pouvais endurer ça tellement c'était
terrible. Je croyais que mon corps se briserait et éclaterait en
des millions de tous petits morceaux. Et je savais que je devais retourner
à la maison et m'occuper des autres enfants, faire à souper.
Quand j'étais encore
assise là, un groupe de personnes qui venait répéter
pour un mariage entra, parlant et riant jusqu'à ce que la «mariée»
me vit dans la première rangée en avant. Elle se tourna vers
le prêtre et dit très fort: «Qui est-ce? Qu'est-ce qu'elle
fait ici?» et je me suis sauvée par la porte de côté
et j'ai pleuré tout le long de mon retour à la maison.
<Comme partie du voyage
fantastique de cette visualisation, vous aviez dit, maintenant, comme des
adultes retournez vers cette enfant et consolez-la. Dites-lui que vous
l'aimez.> Et je me suis rebellée contre ça. Mon adulte ne
voulait pas faire ça. Je peux me rappeler que je me suis sentie
comme «si vous me donnez encore une seule personne à m'occuper
je vais craquer.» J'ai pris soin de beaucoup de personnes depuis
que j'ai eu cinq ans. J'en ai maintenant trente-cinq. J'ai trois enfants
de moins de six ans; j'en suis à mon deuxième mariage avec
un alcoolique — je suis en rétablissement, cependant, mais au prix
de quels efforts pour atteindre et maintenir un certain niveau de <normalité>
sur cette période de dix ans. Et je suis fatiguée. Je veux
que ça change que je devienne irresponsable, comme une enfant, exprimant
mon besoin d'aide plutôt qu'être aidante. À mesure que
j'ai commencé à me sentir ainsi, j'ai aussi commencé
à manger avec excès, étant lancée dans des
frénésies alimentaires parce que je me sentais égoïste
et parce qu'outremanger est la seule façon que je connaisse de me
donner à moi-même et de lâcher prise et perdre le contrôle.
Je suis allée en psychothérapie
pendant deux ans, j'ai assisté à des réunions Al-Anon
pendant un an et demi. Je commençais à sentir que j'étais
en train de me libérer, mais dès que j'ai repris contact
avec cet enfant en moi, je me suis remise à outremanger.»
Une enfant trouve des pilules
cousues dans la brassière de sa mère. Sa mère pharmacodépendante
est tellement perdue dans son propre monde d'illusions, tellement gelée
ou préoccupée par sa douleur qu'elle ne peut porter aucune
attention aux enfants. Son père, rigide et abusif, est la seule
source d'amour pour l'enfant. Elle apprend qu'elle peut être louée
— ces louanges étant ses seules marques d'affection et d'amour —
quand elle prend soin des cinq autres enfants. Elle marie deux hommes et
répète son rôle d'aidante-sauveuse parce qu'elle croit
que c'est la seule façon d'«éponger», d'«avaler»
de l'amour. Et elle prend soin d'elle en mangeant, et seulement en mangeant
avec excès. Elle se remplit de nourriture comme elle voudrait se
voir remplie d'amour. Mais son mode d'alimentation génère
envers elle-même un assaut de culpabilité. Elle se sent égoïste
quand elle mange, et en étant égoïste, elle apprend
très jeune, que cela ne lui donne pas tout l'amour dont elle
a soif et que sans cet amour elle se sent comme si elle avait le gosier
«sec». Désirant être aimée, mais aussi
désirant être reconnue et satisfaire ses propres besoins,
elle cherche à maintenir le contrôle dans tous les domaines
de sa vie excepté dans son alimentation. Et elle continue de croire
qu'au beau milieu d'elle-même, au coeur de son essence, de son âme,
il y a quelque chose de terriblement mauvais, de très méchant.
J'avais onze ans quand ma
mère m'appela dans sa chambre pour me dire qu'elle allait divorcer.
J'ai su pendant des années que mes parents étaient très
malheureux ensemble, et je priais chaque soir pour qu'ils restent ensemble.
À genoux au pied de mon lit, je disais: «S'il vous plaît,
mon Dieu, bénissez maman et papa et Howard et svp, ne les laissez
pas se divorcer.» Où irais-je, qu'est-ce qui m'arriverait
Je pensais qu'on m'enverrait devant un tribunal, que je devrais me tenir
debout devant un juge avec ma mère d'un côté et mon
père de l'autre. Je croyais que le juge me demanderait de choisir
qui j'aimais le plus et avec qui je voulais vivre.
Et je ne voulais pas avoir
à faire ce choix. Je croyais que si j'allais chez mon père
ma mère ne m'aimerait plus et que si je demeurais avec ma mère
mon père m'aimerait encore. Je voulais aller avec mon père
parce qu'il était plus facile de vivre avec et que je me sentais
aimé par lui, mais je ne voulais pas perdre ma mère.
Le jour où ma mère
m'a dit qu'elle voulait divorcer, j'ai commencé à pleurer.
Je lui ai demandé: «Que ferais-je? Où irais-je?»
—
«Tu ne penses qu'à
toi, me dit-elle, ne penses-tu pas quelques fois aux autres à ce
qu'ils ressentent?» —
Je me suis mise à
pleurer immédiatement, me sentant honteuse. «Je m'excuse maman.
Je ne voulais pas dire ça.» —
«Va à ta chambre»,
me dit-elle.
Et c'est ce que je fis. C'était
un jeudi soir; je regardais à la télé «Ma sorcière
bien aimée». Je fixais les courbes dans le plâtre du
plafond. Quand j'ai entendu la clé tourner dans la porte d'en avant,
je me suis mise à sauter dans les escaliers pour rencontrer mon
père comme il enlevait son paletot.
«Maman dit que vous
allez divorcer.» —
«Nous allons quoi?
me répondit-il en riant.
«Divorcer. Pourquoi
ris-tu de cela?» —
Sans me répondre,
il grimpa l'escalier et ouvrit la porte de leur chambre.
Le jour suivant, ma mère
ne dit rien — et je n'ai rien demander — à ce sujet.
Quand ma mère se
fâchait après moi, elle me disait que j'étais égoïste.
Et cela voulait dire que je pensais à moi plutôt que de penser
à elle ou à mon frère. Être égoïste,
c'était la même chose qu'être méchante. Je croyais
que j'étais moi-même égoïste et que ce devait
être la raison pour laquelle elle ne m'aimait pas. J'ai grandi avec
la fausse croyance que je ne serais pas aimée si je pensais à
moi.
Lorsque je mangeais, c'était
une façon de me donner en secret de l'attention à moi-même.Quand
je mangeais trois paquets de petits gâteaux à l'orange avec
ces lignes blanches de crème pâtissière au milieu,
je n'avais pas à demander à personne. Personne une pouvait
voir que je les voulais tous pour moi — c'était tout ou rien.
Un après-midi, je
passais devant la chambre de mes parents et j'entendis mon frère
qui pleurait. Il parlait à mon père: «J'ai acheté
un paquet de petits gâteaux «Sno-balls» avec mon propre
argent de poche. — un pour Geneen et un pour moi et ils ne sont plus là.
Tu les a mangé les deux, eh? —
«Probablement que
je l'ai fait, Howard, mon père lui dit, et je m'excuse. Je ne savais
pas que tu les gardais pour votre collation.»
Je m'approchai sur le pointe
des pieds. Ç'a pris vingt ans avant de révéler à
mon frère que c'était moi et non mon père qui les
avait mangé.
J'avais honte d'être
égoïste. J'avais honte que je mangeais ainsi avec excès,
que je cachais ma nourriture dans mes pyjamas, mes manteaux et dans toutes
mes poches de vêtements. J'avais honte de tant de choses, mais surtout
de qui j'étais.
Très jeune, j'ai
appris à perdre le contrôle en présence de la nourriture
et à garder le contrôle en présence des gens — ce qui
est un marchandage que beaucoup d'entre nous qui sont outremangeurs font.
Tout ce que nous croyons qui ne nous est pas permis — avec des gens, à
notre travail — nous nous le permettons avec la nourriture: nous mangeons
le plus gros morceau, nous prenons le meilleur pour nous-mêmes, noue
en prenons plus que nous en avons besoin, nous y dépensons beaucoup
d'argent, nous ne pensons pas aux autres. Nous nous permettons de prendre
dans nos assiettes exactement ce que nous désirons. Et pour le reste
des domaines de nos vies, nous sommes toujours en train de suivre un régime
très strict «sans émotion». Puisqu'à un
certain âge chacun de nous a appris que pour être aimé,
nous ne pouvions pas nous révéler tels que nous étions.
Pour être aimés, nous ne pouvions pas demander ce que nous
désirions.
Nous avons commencé
alors à définir l'amour comme quelque chose qui est artificieux,
insaisissable, quelque chose que nous pouvons avoir seulement si nous prétendons
être ce que nous ne sommes pas. Nous apprenons très
jeunes à nous mouler dans l'image de l'enfant parfait — celui que
nous imaginons qui va attirer tout l'amour que nous ne recevons pas à
cause de nos propres imperfections. Lorsque nous mangeons, nous nous sentons
à la fois victorieux et désespérés, — victorieux
parce que c'est notre façon, quelquefois notre seule façon
d'être vraiment nous-mêmes et désespérés
parce qu'en étant nous-mêmes, cela nous amène de plus
en plus loin de ce que nous désirions plus que tout autre chose:
être aimés. Nous pratiquons — et devenons très habiles,
même experts — l'art de passer pour quelqu'un autre que nous-mêmes.
Mais sous cet emballage se terre notre fausse croyance de qui nous étions,
qui nous étions vraiment, et que cette personne-là n'était
pas aimable.
Chaque fois que nous mangeons
compulsivement, nous renforçons ces autres fausses croyances que
la seule façon que nous pouvons avoir ce que nous désirons
et de nous le donner à nous-mêmes, et que nous devons à
tout prix garder le contrôle sur notre alimentation, sinon nous allons
avoir faim. À ce même moment, et précisément
parce que c'est une façon de nous donner ce que nous désirons,
la compulsion alimentaire déclenche des vieux messages comme nous
sommes méchants parce que nous avons des besoins et spécialement
très méchants si nous les satisfaisons. Ç'en est venu
à symboliser tout ce qui ne va pas chez nous: que nous avons des
besoins et que nous avons l'arrogance de vouloir les combler nous-mêmes.
Chaque fois que nous nous servons de la nourriture compulsivement, nous
déclenchons ce sentiment de désespoir qu'enclenche la conviction
que nos besoins ne seront jamais comblés, et que ça veut
dire que nous ne seront jamais, mais vraiment jamais, aimés.
Dans ce contexte, la compulsion
alimentaire est une affirmation de l'esprit humain. C'est notre façon
de dire: «Vous ne pouvez toujours chercher à m'écraser.
Bien que je sois vulnérable et que j'aie crû avoir besoin
de votre amour, bien que je puisse changer ce que je dis et ce que je fais
pour vous faire plaisir, il y a une partie en moi qui va demeurer intacte
peu importe ce qui se passe. Cette partie de moi-même ne peut être
achetée ou vendue; elle sait qu'elle en vaut la peine, qu'elle est
digne d'amour, de plaisir et de complétude. C'est cette partie en
moi qui mange.»
Et c'est vrai.
Quand, tant chez les enfants
que chez les adultes, nous vivons dans des environnements où nous
apprenons que lorsque nous exprimons notre humanité nous ne sommes
plus aimés, nous nous adaptons à cette situation. Nous apprenons
comment prétendre être quelqu'un autre que nous-mêmes,
mais en même temps, il y a une voix qui dit très fort «non»,
et parce que nous ne l'entendons pas, elle utilise la nourriture pour s'exprimer.
Être contrôlé nous pousse à perdre le contrôle...
de quelque chose: la nourriture, le travail, la sexualité, les drogues.
Cela nous pousse vers ce besoin de chercher à tout prix le contrôle
de ce que nous croyons ne pas recevoir à moins que nous contrôlions
ce que nous recevons. Par exemple, de l'amour.
Il y a six mois, et c'est
moi qui l'ai suggéré, Matt et moi avons planifié un
voyage d'un week-end dans une gîte du passant. Trois jours avant
que nous partions, Matt me dit qu'un bon ami à lui avait appelé
et l'invitait à son party d'anniversaire de quarante ans à
Chicago. «J'aimerais y aller», me dit Matt. — «Je lui
dis: «Ça l'air le fun.» — «Quand cela a-t-il lieu?»
— «Bien c'est la dernière soirée de notre voyage. Je
devrai quitter tôt le matin.»
Mon corps se raidit. Je
lui dis que ça ne marchait pas pour moi. À travers mes pleurs,
je lui dis qu'il changeait souvent nos plans que nous avions faits ensemble
et que ce voyage était un moment spécial pour nous retrouver
tous les deux et je ne pouvais pas croire qu'il puisse désirer couper
d'une journée notre fin de semaine d'amoureux pour aller rencontrer
un chum qu'il n'a pas vu depuis au moins un an.
Son corps se raidit à
son tour. Il me dit que ce n'était pas Ok pour lui pas que ce ne
soit pas Ok pour moi. Il me dit que bien que ce soit vrai qu'il change
souvent nos plans, il aime ça quand ça reste flexible et
il ne voit pas de problème à demeurer ainsi. Il me dit que
j'essaie toujours d'avoir ça à ma façon, autrement,
je me fâche et où est son espace à lui là-dedans?
Ce conflit était
un de nos conflits habituels: je faisais des plans à partir de ce
que nous décidions ensemble, puis il désirait changer nos
plans et je me sentais blessée, abandonnée et en colère.
Je me rappelle que lorsque
j'étais en onzième année et que je pratiquais pour
obtenir mon permis de conduire. Ma mère et moi nous fixions un temps
pour aller pratiquer ma conduite et je retournais à la maison et
je l'attendais. Après une demie-heure d'attente le téléphone
sonnait,. Elle ne disait qu'elle ne pouvait être à notre rendez-vous.
Si je réagissais, elle se fâchait. Elle me disait qu'elle
avait besoin de temps toute seule et que je voulais toujours que les choses
se passent comme je le désirais.
Pendant cette année-là,
mon frère Sheldon mourut d'un cancer. J'ai passé toute l'année
suivante à écrire son nom sur tout — mes bras, mes jambes,
mes travaux scolaires. Je pleurais le soir pour m'endormir et je pleurais
souvent durant le jour. M. Benson, mon professeur de dactylographie, laissait
une boîte de papiers mouchoirs sur mon bureau pendant ses heures
de classe les lundis, mercredis et vendredis.
Mon amie Carolyne et ses
parents s'en allaient en croisière durant le congé scolaire
du printemps et m'ont invité à les accompagner. Je voulais
y aller. Ma mère allait en Floride et m'invita à aller avec
elle. Elle me dit que peu importe si je choisissais la Floride ou la croisière,
c'était Ok pour elle.
Il me semblait que si j'abandonnais
la croisière pour être avec ma mère, elle réaliserait
combien je l'aime et combien je voulais son attention. La fausse croyance,
et surtout non exprimée, que je faisais, bien c'était que
si je m'enroulais autour d'elle, elle s'enroulerait autour de moi.
Si j'abandonne ce que je
désire faire, alors vous allez abandonner ce que vous désirez
aussi faire.
Contrôle.
Sous ce slogan «si
j'abandonne ce que je veux faire» se cache aussi la fausse croyance
qu'on ne me permet pas / que je ne peux pas faire ce que je veux faire.
Prendre soin de moi-même, ce n'est pas correct. Avoir des besoins,
ce n'est pas correct. Les combler, c'est pire encore. Une personne qui
aime vraiment pense à l'autre en premier. Une personne qui aime
prend le plus petit biscuit. Ça veut dire que si nous devons
un jour nous sentir aimés , nous devons nous fier à une autre
personne pour cet amour. Et à mesure que nous commençons
à compter sur les autres pour nous remplir nous-mêmes d'amour,
nous sentons le besoin, l'urgence de contrôler ce qu'ils font et
ce qu'ils disent; nous devons voir ce reflet de ce que nous sommes dans
leurs yeux et c'est vital. Ils doivent nous aimer d'une certaine façon,
parler d'une certaine manière, dire les bons mots. Ils doivent nous
aimer de la façon que nous nous aimerions si nous en avions la permission.
Ils doivent devenir et agir exactement comment nous définissons
être amoureux afin que nous sachions que nous sommes aimés.
Nos amoureux doivent faire tout ce que nos parents n'ont pas fait.
Si nous croyons que nous
ne méritons pas et, par conséquence, que nous ne pouvons
pas nous donner de l'appréciation, du respect et de la tendresse
à nous-mêmes, alors nous allons chercher tout ça chez
les autres — même si nous devons être humiliés au cours
de ce processus. Nous donnons seulement pour pouvoir recevoir. Nous faisons
des choses pour l'effet qu'elles vont avoir. Nous essayons de manipuler,
de manigancer par toutes sortes d'intrigues ou de contrôler les autres
pour qu'ils nous donnent ce que nous croyons ne pas pouvoir nous donner
nous-mêmes. Nous devenons ce que nous appelons généralement
des «contrôleurs»
Matt ne jouait pas selon
les règles. Et ç'a pris plusieurs conflits pour découvrir
ce qu'étaient ces règles.
Un an et demi après
notre rencontre, je ne faisais aucun plan pour faire quelque chose sans
lui quand je pouvais être avec lui. Parce que je voulais qu'il
fasse la même chose. Parce que je ne voulais pas qu'il m'abandonne
pour autre chose. Parce que la seule façon d'avoir ce que je voulais,
c'était d'abandonner moi-même ce que je désirais et
espérer que quelqu'un me le donne.
Et ce que je voulais savoir,
avec une conviction aussi inébranlable que le pin rouge chez Sara
dont le tronc avait une circonférence de près de 4 mètres,
dont les épines tranchaient même les nuages — ce que je désirais,
c'était de savoir une fois pour toutes que oui, Geneen, oui tu as
le droit de désirer, de demander, d'avoir ce que tu veux. Tu n'as
plus le droit d'être honteuse à cause de ça. Tu peux
maintenant t'épanouir, c'est ton droit.
Pendant plusieurs années,
j'ai crû que de demeurer mince me donnerait ce que je désirais.
Ça n'a pas marché. Puis j'ai crû que la publication
de mes livres me comblerait mes désirs. Mais alors j'ai réalisé
très tôt que, bien sûr, les choses ne pouvaient me donner
ce que je désirais, mais les gens, eux, pouvaient le faire. Quand
j'ai rencontré et suis tombé en amour avec Matt, je désirais
sans l'exprimer qu'il devait me sauver de moi-même.
Il devait me sauver de ma
haine envers moi-même, de mes angoisses que je ressentais d'être
qui j'étais, de mes craintes à propos de toutes ces choses
que j'étais et que je ne désirais pas être.
Matt ne jouait pas selon
les règles. Il ne me sauvait pas de moi-même, de mes expériences
de me sentir écrasée quand je lui demandais de combler mes
désirs, de ma répugnance à prendre soin de moi-même
dans le moment présent.
J'ai reçu cette lettre
hier:
Je suis une étudiante
de dix-neuf ans. J'ai toujours été protégée
en ce qui concerne mes émotions et aussi de toutes sensations reliées
à l'intimité parce que je croyais que j'étais obèse
et que j'étais vraiment obèse durant les études primaires
et secondaires.
J'ai perdu quinze kilos
l'été dernier et je suis arrivée au collège
prête pour une nouvelle vie. J'ai rencontré un vieil ami ce
premier soir que j'étais sur le campus et nous avons fini dans les
bras l'un de l'autre.
J'ai aimé ça.
Je l'aimais bien. J'aimais être près de lui. Brusquement,
je mis fin à notre liaison même si j'aimais ça. J'étais
très confuse après tout ça. Nous avons eu une autre
rencontre quelques semaines plus tard. Je me sentais remplie d'une joie
authentique, puis à un certain moment juste avant de faire l'amour,
je l'ai arrêté là.
Je ne savais pas pourquoi
je ne me laissais pas aller (les italiques sont de moi.). J'ai commencer
à prendre du poids quand tout ce que je désirais c'était
des contacts intimes avec un autre être humain. Des contacts dont
je me privais moi-même. Peut-être que comme avec mes expériences
avec la nourriture, j'ai crû qu'il n'y en aurait jamais assez.
Pendant les trois mois suivants,
j'ai gagné une douzaine de kilos.
Je ne pouvais pas m'arrêter
de penser que j'étais seule. Tout ce que je voulais c'était
de l'amour et de l'intimité. Je ne peux pas arrêter de m'emplir
de nourriture. Tout comme je désire de l'intimité profondément,
je sens que je ne mérite pas ça au plus haut point parce
que maintenant je suis grosse et pas attirante. Je suis aussi bien protégée.
SVP, Geneen, pouvez-vous m'aider?
Est-ce que je peux l'aider?
Seulement si elle est prête à regarder pourquoi elle a peur
de se rapprocher de quelqu'un, parce que ce n'est pas parce que son poids
fait qu'elle sent grosse et pas attirante mais bien être intime et
ressentir du plaisir sont terrifiants pour elle et elle utilise son poids
pour les garder à distance. Tant qu'elle sera obèse, elle
aura une excuse pour ne par s'engager dans une relation intime. Elle peut
blâmer son sentiment de solitude pour son poids.
Avec aucun poids superflu,
elle n'aurait aucune barrière entre elle et une autre personne.
Certaines questions demeurent:
pourquoi est-elle effrayée de toute forme d'intimité?
Quelles furent ses première expériences d'être aimée
et d'aimer? Qu'est-ce qui est arrivé qui fait qu'elle en est devenue
terrifiée?
Nous devenons effrayés
à l'idée même d'intimité parce que nos expériences
de vie avec l'intimité ont été terrifiantes, non parce
que nous sommes incapables d'aimer. Si nous désirons un jour nous
aimer — ou aimer quelqu'un — nous devons examiner pourquoi nous sommes
ainsi terrifiés.
Nous devons retourner en
arrière, revivre ces expériences (ou peut-être nous
permettre de ressentir pour la première fois, puisque dès
que ces émotions ont fait surface nous les avons soit refoulées
soit réprimées) de rage, de blessures, de peurs, de trahison,
de ce sentiment de perte de ce que ce fut d'être un enfant tel nous
l'étions, un enfant dans une famille aussi dysfonctionnelle que
notre famille d'origine. Mais cette fois, avec un système de support
— un thérapeute, des amis, un groupe d'entraide — qui nous reconnaît,
nous donne de la place, nous aime même lorsque nous exprimons nos
émotions plutôt que de les nier, les ignorer ou nous punir
à cause de ces sentiments. Alors et c'est seulement alors
que nous pouvons nous rétablir et continuer à cheminer.
Un réfrigérateur
ne peut me briser le coeur.
Mais Matt lui le peut.
Au moins c'est ce que je
croyais encore jusqu'à maintenant. Je l'ai traité comme s'il
était capable de me briser en deux, comme s'il avait la responsabilité
de s'assurer que ça ne se produise pas. Comme si ma tâche
à moi était de m'arranger que les murs ne s'écrasent
pas en mille morceaux. Comme si ma tâche était d'empêcher
ses murs d'être réduits en poussière afin que le mien
puisse demeurer intact.
Lorsque nous étions
enfants, nous croyons que nous avions le contrôle sur la douleur
dans nos vies, parce que la vérité — être impuissant
au beau milieu de murs qui s'écroulent — est trop dure pour vivre
avec; c'est bouleversant et c'en est trop pour nous. Si nous devions nous
permettre de ressentir toute la réalité d'une telle situation,
nous pourrions être tout à coup incapables de marcher, de
parler ou de toute autre fonction vitale. Nous pourrions être perdus
littéralement et complètement dans nos esprits. Alors nous
prenons sur nos épaules et nous nous montrons comme faits forts
aux dîners le dimanche, pour faire manger nos mères des toasts
sur un cabaret en osier blanc; nous nous donnons l'illusion d'un pouvoir
dans un environnement où il n'y a pas de pouvoir qui survit.
Cependant, ce qui nous a
servi très bien en étant enfants peut maintenant ralentir
et nuire à notre croissance en tant qu'adultes. Si nous continuons
à croire, comme nous l'avons fait, que nous pouvons contrôler
le début et la fin de choses, des événements, nous
allons être frustrés, désappointés et confus.
Nous n'aurons pas dans nos vies d'amour satisfaisant et nourrissant pour
notre âme.
En fonctionnant sous l'illusion
de nous croire investis d'un pouvoir qui n'a jamais existé, et qui
ne peut jamais être notre privilège, nous allons complètement
manquer notre chance de posséder un jour ce pouvoir que nous n'avions
pas enfants et que comme adultes, il nous est maintenant accessible: prendre
soin et nous aimer nous-mêmes, nous rendre heureux. Ce n'est pas
notre tâche de prendre cette responsabilité pour qui que ce
soit d'autre que pour nous-mêmes.
Comme adolescente et plus
tard durant ma vingtaine, lorsque je rêvais d'être avec un
homme, je me voyais dans ses bras, je le voyais en train de me consoler.
Je me voyais en train de me rétablir.
Ce n'est pas ce qui est
arrivé. En fait, c'est plutôt le contraire qui s'est produit.
Être en amour avec Matt a augmenté où je me sentais
déjà entière et a aggravé mon sentiment de
vide, de manque.
Être aimé dans
le moment présent ramène de notre passé, tous les
murs qui nous entouraient lorsque nous avons eu le sentiment de ne pas
être aimé et les invite à se redresser autour de nous.
Il n'y a pas de quantité d'amour dans le présent, pas d'une
seule personne humaine, pas de dix mille personnes qui nous aimeraient
toutes en même temps, ne pourraient remplacer ou enlever cette douleur
d'avoir été trahi dans le passé, tout comme si nous
nous lançons dans une période de frénésie alimentaire
parce que nous avons été affamés dans le passé
ou pour des privations qui s'en viennent dans un avenir rapproché
et ne peuvent pas compenser pour toutes les fois que nous nous sommes dit:
«Tu ne peux avoir ça, tu es grosse et tu es laide.»
La seule assurance que nous
pouvons avoir que cette douleur ne se répète, c'est de nous
permettre de la ressentir pleinement et la relâcher dans le présent.
Nous ne serons plus des
enfants. Personne, rien ne peut nous blesser de cette façon aujourd'hui.
Il y a seulement un enfant qui est ainsi sans défenses et totalement
dépendant de ceux qui l'entourent pour le protéger, l'affirmer
et l'aimer.
Quand nous permettons à
nos corps ou à notre poids de nuire à la qualité de
notre intimité dans nos vies, quand nous nous sentons trop gros
pour que nos cuisses et notre abdomen soit flatté, quand nous nous
sentons trop laids pour que quelqu'un nous regarde les lumières
allumées, nous essayons de nous protéger pour ne pas que
nous soyons blessés. Encore une fois. Mais cette blessure de laquelle
nous tentons de nous protéger n'existe pas dans le moment présent.
Ni n'existe-t-elle dans le futur. Nous essayons de nous protéger
d'une blessure qui n'a rien à voir avec nos vies maintenant; ainsi,
encore et encore, pour le reste de nos vies, nous essayons de nous protéger
de ressentir notre passé, et ainsi en ce faisant, nous ne nous permettons
jamais de reprendre en main notre présent.
Matt et moi nous avons défait
la chambre de Lou Ann. Premièrement nous avons enlevé du
mur les éventails chinois. Nous avons suivi de nos doigts les lignes
délicates des arbres dorés.
Puis nous avons ramassé
son horloge en céramique, ses plumes, se boucles d'oreilles dans
le petit plat en forme de coeur. Matt disait qu'il voulait que l'horloge
soit placée dans son bureau; il la déposa doucement près
de la porte. Nous avons mis les plumes à la poubelle, et mis les
boucles d'oreilles dans une petite boîte pour les donner à
la mère de Lou Ann. Quand nous avons ouvert son agenda au signet
transparent, nous nous sommes aperçus qu'il marquait le mois d'avril.
Lou Ann est morte le 18 avril.
Il y avait là une
foule de choses qu'elle désirait faire: appeler Dougie, dire des
affirmations, respirer aisément avec l'oxygène. Les pleurs
de Matt tombèrent sur cette page, brouillant l'«oxygène».
Il me demanda de le soutenir un moment, et lorsque je le fis, il éclata
en sanglots. Quand il arrêta, nous continuâmes à nous
défaire de ces choses, à les remiser. Le bureau, les tablettes,
les cartes. En trois heures et demie, la chambre était ramassée
dans une malle et trois boîtes. «Mettons-les dans le garde-robe,
dit Matt, je ne peux me résoudre à envoyer Lou Ann au garage
pour l'instant.» Trois mois plus tard, sur sa suggestion, nous avons
transporté les boîtes et la malle à l'extérieur
puis au garage.
Pour moi, je suis en train
de défaire ma chambre d'enfant. Et avec toutes les émotions
que je ressens, que je pleure et que je mets de côté, chaque
souvenir de peurs, chaque expérience de perte, de deuils,
les murs
s'écroulent.
Et je me libère ainsi.
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