La filière - INFO 2002
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CHAPITRE 2 
ÊTRE EN ET HORS DE CONTRÔLE

La première fois qu'il m'invita à souper chez lui, Matt me fit faire le tour de sa maison. Un divan avec des dessins indiens de bleus et de blancs était poussé contre le mur du salon. À côté, il y avait debout un perroquet de bois vert et jaune à qui il manquait une patte. Une vieille lampe avec un abat-jour de couleur ambre avec une bordure à franges blanche montait la garde à côté d'une table à café.
Au côté du salon il y avait la cuisine; je passai mes doigts sur la table. Matt me dit: «Elle est faite d'acacia rouge et c'est un ami qui me l'a faite. Mais viens donc en haut.» Il pointait du doigt un escalier en spirale et en bois au milieu de la salle de séjour. J'acquiescai. Je voulais en voir plus: les peintures sur les murs, les livres qu'il gardait au chevet de son lit, la rangée de bouteilles colorées dans sa chambre de bain.
En arrivant sur la dernière marche, je me suis aperçue que cette chambre appartenait à une femme. Du seuil, je pouvais voir des éventails chinois épinglés au mur et une commode peinte de rose et de mauve. «C'était la chambre de Lou Ann», me dit-il, et  en traversant la porte. 

Je connaissais l'histoire qu'il avait vécu avec Lou Ann. Je savais que lui et Lou Ann avaient été très amoureux l'un de l'autre et qu'elle était morte à l'âge de trente-trois ans d'un cancer inopérable aux ovaires après cinq ans de vie commune. Je sais qu'il la tenait dans ses bras chaque fois qu'elle a reçu de la chimiothérapie parce qu'ils avaient entendu dire que les traitements seraient moins dévastateurs si elle était aimée quand elle les recevrait Je savais qu'il avait emménagé avec elle à l'hôpital et qu'elle était entrée en rémission pendant un an et elle s'est éteint à la maison entourée d'amis. Un an et demi s'était déjà passé depuis sa mort.
Sa commode, son horloge en céramique, ses plumes étaient toujours là, bien rangés comme si elle devait revenir d'un moment à l'autre.Ses boucles d'oreilles rouges étaient couchées dans un petit plat en porcelaine en forme de coeur sur une tablette. Un agenda relié en cuir avec un signet en plastique transparent en forme d'avion attendait son retour sur son bureau. Des cartes de souhaits de prompt rétablissement étaient dressées sur une tablette de la bibliothèque, ouvertes pour que le lecteur puisse être ému par les messages: «Je t'aime Lou. Bats-toi. Retrouve la santé. Tu peux vaincre ça. Amitié, Katherine. Prends soin de toi ma belle Lulu. Tu es plus forte que le cancer. Tu es une survivante. Nous sommes tes amis. Appelle-nous n'importe quand — Nous t'aimons, Daniel et Maggie.»

Dans la dernière carte, il y avait un dessin d'un clown habillé de couleur argent et avec du noir tout chaud sur son collet, des boutons noirs sur son costume et des lèvres rouge rubis. À l'intérieur il y avait: Bonne St-Valentin, mon amour. Je t'aimerai pour toujours, M.»
Durant ma huitième année, j'ai été hantée par l'histoire de Mlle Havisham dans le livre Great Expectations, qui est abandonnée par son fiancé le jour de ses noces. Tout le reste de sa vie, elle attend son retour. Elle laisse là, tel quel, le gâteau de noces, les cadeaux et les décorations. 
 

Les rats vivent sous le glaçage desséché, les toiles d'araignées pendent dans le coins et Mlle Havisham, 80 ans dans sa robe de mariée attend toujours le retour de son amoureux.
Dans la chambre de Lou Ann, je me suis sentie comme si je venais de traverser le seuil de la porte d'entrée d'un monde fantastique où les distinctions entre le réel et le virtuel, entre être endeuillé de notre passé et vivre notre présent, entre mourir et vivre ne semblaient pas existées.
Pourquoi toutes ces cartes une année et demie après sa mort? Et ses boucles d'oreilles et son agenda? Le cuir sur cet agenda était vieilli, usé et délavé, doux comme les bourgeons des saules le printemps, un cerne laissé par un verre noircissait une des coins supérieurs. J'étais déchirée par le désir de l'ouvrir et voir son style d'écriture, de lire à propos des endroits où elle était allée, les gens qu'elle avait rencontré, et en même temps par le désir de faire semblant que je ne l'avais pas vu. Combien de pages avait-elle laissé intactes? Savait-elle qu'elle mourrait avant la fin de l'année? Et ses boucles d'oreilles, polies et rutilantes. Je les aimais. C'étaient des traces qu'elle avait laissé après son départ. Dans son bureau, il y avait probablement une liste de choses à acheter: du savon, du shampoing, des ampoules; je pourrais y trouver des photos, des memos de Matt: «À bientôt mon coeur, je suis parti faire une marche.»
Ma respiration devint courte et lourde. À chaque inspiration, c'est comme si un  morceau de verre se brisait dans ma poitrine. Comment ses boucles d'oreilles pouvaient-elles être encore là si elle n'y était plus? Elle n'avait que trente-trois ans. Je voulais en savoir plus sur elle. Et je voulais en même temps oublier même que j'avais déjà su son nom. Ou celui de Matt. Sortir de la chambre, descendre l'escalier, passer devant le divan à motifs indiens et quitter cette maison. Pour toujours.
Je ne voulais être amoureuse d'un homme qui était encore amoureux d'une autre femme — même si cette femme était morte. Je ne pourrais jamais être à la hauteur; elle devait être parfaite dans ses souvenirs. Et toujours je saurais qu'il est avec moi parce qu'il ne peut être avec elle. Je voulais être le premier choix de quelqu'un.Je désirais qu'un homme m'aime plus qu'il n'ait jamais aimé personne autre que moi. Matt se mettait en travers et bloquait la route que je m'étais tracée. 
Je désirais avoir le contrôle — de mes émotions, de ses émotions, et de notre cheminement ensemble. Dans mes rêves où je rencontrais le monsieur N°1, je n'avais pas entrevu qu'il aurait été endeuillé ou affecté par la mort. C'était notre deuxième sortie et la nature de notre aventure amoureuse — son rythme, son ascension vers un sommet, le genre d'émotions que nous devions nous partager l'un l'autre — s'avérait déjà comme sortant des sentiers prévus et bien planifiés pourtant. Je n'avais pas le contrôle et je le savais. Je n'avais pas le contrôle et j'haïssais ça. .
Debout dans la chambre de Lou Ann, soudainement, le bruit des autos qui passaient sur la rue, se mit à me déranger. Je savais qu'il était temps de dire quelque chose.
Je me suis tournée vers Matt. Il tenait deux petits jeux de cartes dans ses mains.
«À qui sont-ils?» lui demandais-je.

«Ces cartes se nomment OH! me dit-il. Tu choisis une carte avec un dessin et une carte avec un mot et tu décris ce que la combinaison des deux cartes a éveillé en toi. Veux-tu jouer?» —
«Bien, oui.» —
«OK! j'y vais le premier.»
Il ramassa le portrait d'une personne qui est sur le point de glisser sur une pente et il prit la carte «Joie». Il dit: «Je sens que j'ai monté un long escalier et que maintenant je suis prêt à commencer à laisser la joie revenir dans ma vie et me remettre à jouer. Avec toi.»


Pour les premiers huit mois au cours desquels j'ai appris à connaître Matt, il a pleuré presqu'à tous les jours. Quelquefois, il pleurait dès son réveil le matin. Quelquefois, il pleurait quand nous faisions l'amour. Un soir, nous étions allés danser et quand la chanson «I'm excited» des «Pointed Sisters» s'est mise à tourner, il me dit qu'il devait partir. Lou Ann et moi avons découvert ce groupe les «Pointed Sisters» ensemble, me dit-il je ne peux danser sur cette chanson.»
Il me demandait de le prendre dans mes bras quand il pleurait. Et je le faisais. Je Le tenais dans mes bras, le berçait et passait ma main sur son front, dans ses cheveux. Il me racontait combien elle était devenue amaigrie à cause de son cancer ou l'oxygène qu'elle devait prendre à la fin et les infiltrations qu'il devait lui donner. Il me disait combien elle aimait jouer avant de tomber malade et son intelligence et son humour même quand elle était très malade. Il me raconta qu'à leur premier voyage à Hawaii, ils avaient pris des leçons de Hula sur une grande scène et chaque fois qu'elle faisait vaciller ses hanches, elle le jetait en bas de la scène. Ils riaient si fort qu'ils ne pouvaient plus danser. Il me partagea que Lou Ann était comme une enfant, elle se faisait des amis avec tout le monde qu'elle rencontrait. S'il devait la rencontrer au restaurant et qu'il était en retard de vingt minutes, elle était déjà assise à une autre table, jasant et s'amusant avec un groupe d'étrangers. «Elle était intrépide, me dit-il, tout le monde l'aimait même le facteur.» Quand Lou Ann  écrivait sa thèse sur les comportements de rut et de rituels amoureux des ours polaires, elle allait chaque jour au zoo pour les observer. Après une semaine, César, un mâle dangereux lui léchait la main.
 Dans son bureau, Matt avait un mur rempli de photos de Lou Ann. Je les ai compté — vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq photos en tout. Lou Ann, bébé; Lou Ann en costume de bain; Lou Ann embrassant Matt; Lou Ann au bras de Matt, tous les deux avec des mèches roses dans les cheveux. Sur sa lampe, il y avait là épinglée, une note écrite par une main de femme qui disait: «Lou t'aime.» À côté de la bouteille de savon Ivory sur le comptoir de la cuisine il y avait un coeur en céramique bleu et blanc sur lequel était gravé «Matt & Lou». Dans la douche dominait son support à savon. Sur la commode, s'étalaient ses médicaments. Son nom et son visage étaient affichés partout. Lou Ann. Lou Ann.
 

Mes émotions qui entouraient «aimée et être aimée» par Matt pendant qu'il vivait le deuil de Lou Ann me faisaient vaciller, m'ébranlaient énormément. Je désirais sa présence dans ma vie. J'étais émue par ses pleurs et sa douleur, et cela avait l'air important, je me sentais importante, quand il était vulnérable avec moi. Je sais que je ne peux qu'imaginer ce que ce fut pour lui de la regarder impuissant à mesure que cette maladie la rendait faible, lui enlevait les cheveux puis la vie. Je commençais à penser déjà que si quelque chose arrivait à Matt je serais bouleversée. («Pour chaque personne c'est notre plus grande peur, disait Sara. C'est évident que c'est un homme capable d'engagement. Si tu es patiente avec lui, il en vaut la peine.»)
Mais j'était en train de tomber follement amoureuse de cet homme; j'étais aux petits oiseaux, radieuse, j'étais tout mais pas triste. Je me sentais comme si la vie m'aspergeait de bénédictions; il se sentait comme si la vie lui avait volé son plus précieux trésor. Je sentais que j'avais rencontré l'amour de ma vie; il savait que la sienne était déjà morte. Je sentais que lorsque nous faisions l'amour, cela m'amenait à un endroit sous ma peau, mes os et mes yeux, en un lieu où toutes les questions trouvent leurs réponses; il sentait que faire l'amour le rapprochait d'une interminable tristesse. Je me sentais plus forte et plus vivante que jamais; il sentait qu'une partie de lui-même était décédée avec Lou Ann et il n'était pas sûre qu'il ne serait capable de vivre vraiment pleinement. ou qu'il désirait le faire.
Je voulais que mon amour soit capable de soigner ses blessures — et ça ne marchait pas. Je désirais être la seule femme de sa vie — et ça ne marchait pas.


Quand ça fait presque trois ans que Lou Ann était décédée, Matt et moi sommes allés consulter un psychothérapeute spécialisé dans les deuils. J'étais convaincue que Matt prolongeait son deuil et qu'il s'en servait pour me tenir à distance. J'était tannée d'entendre parler de cette partie de lui-même qui était morte en même temps que Lou Ann, exaspérée de la voir dans ce portrait au salon où ils étaient irrémédiablement enlacés. Je croyais que c'était assez et ça devait se terminer.
En me regardant le conseiller me dit: «Vous voulez vraiment que ça se passe en votre temps et lieu, n'est-ce pas?» Le conseiller dit: «Vous voudriez vraiment que tout cela soit orchestré et que ça finisse par arriver, et comment et quand cela va aboutir.» Le conseiller dit: «Ça ressemble au fait que vous croyez que si Matt vous aimerait assez, il ne manquerait plus Lou Ann.»
Je crois que je devais répondre «Oui» à toutes les questions.
Oui à ma fausse croyance que je peux contrôler le début et la fin d'à peu près tout. Oui à ma fausse croyance que si les choses ne se passent pas comme je le désirais, ma première réaction est que je fais quelque chose qui n'est pas correct et que je peux faire quelque chose pour changer tout ça.
Non à l'impuissance et à la terreur que peut m'inspirer la perte de contrôle. J'ai essayé une fois. et ça n'a pas marché.
 

Durant mon enfance les bruits les plus fréquents dans la maison furent les portes qui claquent et les haussements de ton. Ma mère frappait mon frère et moi, nous tassait dans les coins de la cuisine ou du salon. Je me rappelle d'un moment debout dans un coin, tenant mes bras en avant, me cachant le visage pour qu'elle ne me prenne pas par les cheveux ou qu'elle ne me crève les yeux. J'avais peur et j'étais terrifiée, je croyais qu'elle pouvait me mutiler. 
Mon père, insaisissable et souriant, dansait à travers tout ça. Il me donnait des cadeaux, m'appelait son petit chat, et me disait qu'il m'aimait. Il quittait la maison pour aller travailler de bonne heure chaque matin et revenait tard le soir. Il s'en allait au beau milieu d'une bagarre avec ma mère; de ma chambre, je pouvais les entendre se chicaner, la porte d'en avant claquer, et ma mère qui criait: «Ne t'en va pas, mon bâtard!», et l'auto qui démarrait. À mesure que le bruit du moteur disparaissait, ma mère à son tour claquait les portes, lançait des assiettes et pleurait. Et j'attendais, j'attendais le retour de mon père, j'attendais que ma mère finisse de crier, j'attendais qu'il ne soit pas dangereux de me montrer.
À douze ans, j'ai pris la décision que si les choses devaient marcher chez nous, je devais faire quelque chose pour que ça marche.
À douze ans, j'ai dressé une liste dans mon journal. J'ai nommé cette liste «Choses à faire pour rendre ma mère heureuse!» Voici cette liste:
 

  • 1.— Nettoyer ma chambre
  • 2.— Lui apporter son petit déjeuner au lit
  • 3.— Lui dire de belle choses
  • 4.— Ne pas me fâcher ou traiter quelqu'un de stupide
  • 5.— Ne pas poser de questions

  •  

     
     
     
     
     
     
     

    À la fin de chaque journée, je vérifiais les choses que j'avais accompli sur cette liste. Je mettais une petite étoile pour les choses que je pouvais réaliser le lendemain. Garder cette liste vivante me donnait l'impression que je faisais quelque chose. Ça me faisait croire que je pouvais être en contrôle. 
    Chaque nuit je faisais le même rêve: je me tenais debout au beau milieu de ma chambre. Avec beaucoup d'efforts, je poussais sur les murs qui se défaisaient en morceaux. Je ne pouvais lâcher prise, pas même une minute. Si je l'aurais fait, les murs se seraient écrasés, la maison se serait effondrée. Et moi avec.
    Quand mes amies me demandaient de coucher chez elles, je leur disais non. Je leur faisais croire que je n'étais pas bien. Je ne pouvais leur dire que ma tâche était plus importante à la maison pour soutenir les murs. Je ne voulais pas m'embarquer dans aucun comité étudiant qui se réussissait surtout après les heures de classe; je ne voulais pas passer la nuit ailleurs;  je ne voulais pas retourner à la maison et la retrouver écroulée.
    Mon ami Robert me dit qu'entre sa troisième année et sa septième année, sa mère a fait quatre dépressions nerveuses. Ces dépressions commençaient lorsqu'elle restait couchée pendant au moins deux semaines. Elle arrêtait de parler, de manger, de dormir. Il revenait de l'école et allait jusqu'à sa chambre et dessinait et amenait à sa mère les portraits et paysages qu'il faisait.
     

    Il lui faisait une toast et du thé et lui portait tout ça dans un cabaret d'osier blanc. Il prenait une bouchée de la rôtie et lui présentait l'assiette en disant: «Maintenant c'est à toi maman.» Il croyait qu'il pouvait aide sa mère à se rétablir, mais sa santé était hors de son contrôle.
    Maggie, la thérapeute que je visite, disait: «Tu ne peux faire quoi que ce soit pour que quelqu'un te quitte, Geneen. Et de la même façon, tu ne peux faire quoi que ce soit pour que quelqu'un reste avec toi. Ils restent ou ils quittent en raison de leurs décisions, à cause de raison qui sont les leurs, pas parce que tu fais ou ne fais pas quelque chose en particulier une journée.»
    Je ne la croyais pas.


    Contrôle. C'est un mot que les outremangeurs compulsifs entendent souvent. À chaque régime, à chaque rencontre, dans chaque livre. Nous apprenons très jeunes que nous avons perdu le contrôle sur une partie très fondamentale en nous — notre faim. Apprenons que si nous voulons avoir l'air et de vivre comme des êtres humains normaux, nous devons toujours faire attention à cet appétit sauvage et déchaînée qui vit en nous. Nous vivons avec une peur atroce de la nourriture, peur de ce que peuvent déclencher le chocolat, la crème sûre et les danoises à la cannelle, tout en croyant que si nous pouvons en venir à mettre sous contrôle cette partie de nous-même, tout ira bien dans le meilleur des mondes. Mais cette fausse croyance est seulement un écran de fumée qui cherche à nous camoufler le vrai problème: les domaines dans lesquels nous n'avons jamais eu et dans lesquels nous n'aurons jamais le contrôle. Ces domaines qui ont trait à l'amour: aimer et être aimé.
    Quand nous devenons intime avec quelqu'un, nous perdons le contrôle. Nous perdons le contrôle du temps que cette personne passe avec nous et du moment qu'elle choisit de nous quitter, des émotions qu'elle ressent envers nous, et comment nous nous sentons à propos de ce qu'elle dit ou fait. Nous perdons le contrôle sur les effets que génère notre amour envers cette personne sur notre vie. Nous devenons alors vulnérables à la perte de cet être cher, la douleur et la mort.
    Une femme dans la soixantaine était assise au fond de la salle durant un atelier que j'animais. C'était en septembre, il faisait chaud et l'appareil à air conditionné était brisé. Quand elle leva le bras, je me suis rapprochée et m'aperçut qu'elle tenait sur elle un manteau de vison. Elle dit: «Si je ne mange pas, je vais dépérir.» — «Combien pesez-vous?» lui demandai-je. — «J'ai peur de vous le dire.» — Une autre participante murmura: «Quelquefois il faut dire les choses à haute voix.» — La sexagénaire répondit: «Je pèse trente kilos.» Ses yeux étaient deux globes oculaires remplis de misère, ses joues étaient disparues de son visage. «J'ai arrêté de manger il y a de ça, vingt ans.» dit-elle. — Je lui demandais: «Qu'est-ce qui est arrivé il y a vingt ans?» — «Ma fille est morte de leucémie. J'ai crû que j'allais en mourir.»»


    Plutôt que de vivre cette expérience de perte de contrôle qu'amène l'amour, plusieurs parmi nous choisissons de perdre le contrôle de quelque chose qui peut être contrôlé: la nourriture que nous mangeons — ou ne mangeons pas.


    Le problème de contrôle — sur nos actions, nos émotions et sur les gestes et comportements des autres — est un point central de toute compulsion. La perte de contrôle est ce que la compulsion nous apparaît à prime abord. Un participant à un atelier disait: «Quand je m'achète une boîte de barres de chocolat, j'en mange deux et je mets le reste dans un tiroir de ma commode. Et après être retourné à mon bureau de travail, quelques minutes plus tard, j'entends le chocolat qui m'appelle. <Martin>, le chocolat chante ainsi. <Martin vient me chercher.> Je vous jure le chocolat a une voix. Oh, je sais que le chocolat n'a pas de cordes vocales, mais il m'appelle et je réponds à cet appel. Dans de tels moments, je crois que je n'ai vraiment pas le choix.»


    Quand je suis en frénésie alimentaire, je me sens comme possédée. Je voudrais être mince, aimer et créer mais cette période de frénésie alimentaire me porte à me détruire, à être ravagée et écrasée. Quand je mange ainsi avec excès, je ne me soucie guère de qui que ce soit; il y a des moments où si quelqu'un ou quelque chose se mettait dans mon chemin entre moi et la nourriture, je croyais que je l'aurais fauché. J'aurais même été jusqu'à tuer quelqu'un. Et quand je terminais cette bombance, et que j'estimais les dommages — la quantité de nourriture que j'avais avalé, l'urgence avec laquelle j'avais mangé, l'indifférence et même le mépris que j'ai eu envers les gens qui sont venus me voir avant ou pendant cette période de frénésie et de délire — j'avais peur. Cette période d'ivresse alimentaire semblait avoir un esprit autre que le mien qui la gouvernait, une voix qui lui était propre, une volonté qui était sienne.
    J'ai appris à avoir peur de mes périodes de frénésie alimentaire comme enfant j'avais appris à avoir peur de ma mère. Je voyais ma mère comme quelqu'un qui a perdu la carte et pour ce moment, cette heure ou cette journée, elle était comme une tornade qui emporte tout sur son passage. Des mains avec une bonne poigne, une face toute rouge et des veines qui, on dirait, vont éclater. Il était impossible de savoir quand est-ce qu'il me frapperait; Il était possible de prédire ce qui la déclencherait. La sécurité, ça n'existait pas chez nous. Et c'est exactement comme ça que je me suis sentie en présence de nourriture quelques années plus tard. Comme beaucoup de gens rencontrés en atelier, j'ai transféré ma terreur concernant quelque chose qui était à l'extérieur de moi — ma terreur durant mon enfance — pour la porter sur quelque chose en moi. Quand nous sommes obsédés par la nourriture, nous recréons autour de nous des émotions familières de perte de contrôle, de peur, de sentiment d'impuissance, mais cette fois, nos émotions sont réprimées et refoulées par ce qui apparaît comme un petit — et moins dangereux — moyen de les anesthésier: la nourriture qui entre dans notre bouche, le poids qui s'accroche à notre corps.


    Le mois dernier à San Diego, une femme dans un atelier m'a dit que la nourriture était sa drogue et qu'elle était impuissante et ne pouvait rien y faire. Et d'exprimer cela, ça semblait la soulager. Elle a dit: «C'est bon de savoir que la nourriture est hors de mon contrôle.»
    Bien, je ne crois pas cela.
    Je crois qu'elle croit cela. Je crois que c'est réconfortant et familier de croire cela, mais je ne crois pas que ce soit exact.
    Ce que je crois c'est qu'à un moment donné beaucoup de choses se sont retrouvé et ont été hors de contrôle et que certaines de ces choses étaient très douloureuses. Peut-être même qu'elles étaient dévastatrices. Disons que le père de cette femme était alcoolique. Ou disons que son frère l'a abusé sexuellement. Disons que lors qu'elle était enfant, pour toutes sortes de raisons, elle ne s'est pas senti valorisée, n'a pas été écoutée, n'a pas été traitée avec respect et dignité. Et qu'étant enfant, elle n'avait aucun contrôle sur la situation. Ç'a du sens aujourd'hui en tant qu'adulte, elle essaie de trouver une forme de contrôle ou d'éviter ce qu'elle croit être responsable de sa douleur. Ç'a du sens qu'en tant qu'adulte, elle pense que ces sentiments d'avoir perdu le contrôle soient si familiers et si attirants qu'elle cherche à les reproduire dans sa vie, mais cette fois c'est dans une situation où elle est complètement hors de contrôle et ainsi elle ne serait plus vulnérable aux décisions, désirs et humeurs de quelqu'un qui pourrait la blesser, ce qui pourrait dépasser en quelque sorte la terreur qu'elle a vécu durant son enfance.


    Nous sommes tous des coeurs brisés. Chacun de nous a eu au moins une fois, le coeur brisé à un moment ou un autre de notre vie — dans notre famille, à cause de la perte ou de la trahison d'un parent. Certains ont eu le coeur brisé plus souvent et de façons atroces. Quand le coeur d'un enfant est brisé, — qui jusqu'à ce moment était entier et sans problèmes ou questions — quelque chose d'inexprimable s'est tout à coup cassé. Et puis plus rien n'est comme avant. Nous passons le reste de nos vies à essayer de minimiser cette blessure ou de prétendre que cela ne s'est vraiment passé comme ça, essayant de nous protéger pour que ça ne se reproduise pas encore une fois, essayant de trouver quelqu'un qui va nous aimer de la même façon que nous le désirions ou avions besoin d'être aimés lorsque nous étions enfants. Nous passons le reste de nos vies à manger, boire ou travailler avec excès pour ne pas avoir à retourner là, encore une fois. Jamais revivre cette douleur invivable d'avoir eu ainsi le coeur brisé en étant enfants.
    Je vois cela chez des participants à mes ateliers. Ils entrent dans la salle avec beaucoup d'attentes, d'espoir et se sentant protégés. Ils désirent que je leur prouve à eux-mêmes que ce que je dis est vrai, et que ça fera une différence dans leurs vies. Ils sont en colère; ils ont refoulé cela tellement longtemps, attendant que quelqu'un leur procure la clé qui va ouvrir leurs vies et leur permettre de devenir qui ils rêvaient de devenir. Nous parlons de patterns d'intimité, mous parlons ensemble des patterns de compulsion alimentaire.
     

    Mais ce n'est que lorsque nous parlons de et que nous nous permettons ensemble de ressentir cette douleur de l'enfance que leurs visages revivent et qu'ils commencent enfin à respirer. En avant du groupe, le moment où ce changement se produit est quasiment perceptible. Leurs yeux deviennent doux, leurs épaules s'abaissent, et je ne suis plus le centre de toutes leurs attentions. À ce moment, ils ont tout ce qu'ils ont besoin : ils ont touché ce bas-fond personnel. Ils ont réussi à rejoindre cet moment et cet endroit où leurs coeurs se sont brisés.
    Ils lèvent la main. Une femme partage son histoire à elle:

    «Je suis la plus vieille d'une famille de six enfants.Le père de mon père était un alcoolique invétéré et sa mère abusait des enfants. Bien que mon père ne buvait pas durant mon enfance, il était tout aussi rigide avec nous. Il y avait beaucoup d'abus verbaux, — pas tant de sévices corporels — en autant que je puisse m'en rappeler. 

    Ma mère était malade et hospitalisée souvent alors je suis devenue celle qui prend soin des autres très jeune. Je faisais à manger un dimanche comme ça et j'avais huit ans. C'est le seul moment où mon père m'a félicité, alors je me suis mise à en faire plus, plus de cuisine, plus de ménage et plus de garderie pour les plus jeunes. — attendant comme une éponge toute sèche pour quelque chose à faire tremper ou pour me rendre utile, me sentir reconnue comme si j'avais besoin de cette raison pour être en vie et mériter de le demeurer.

    Dans une visualisation guidée* par vous, je suis retournée à ce moment dans ma vie où j'ai eu très peur. Ma mère était dépendante des tranquillisants. Un matin, elle était sur le point d'être hospitalisée et j'attendais pour la saluer avant mon départ pour l'école. Elle a fait sa valise et était étendue sur le divan près de ses bagages. Sa valise était ouverte et je regardais ce qu'elle amenait avec elle. J'avais onze ou douze ans et j'y ai trouvé des pilules qui avaient été cousues dans sa brassière. J'ai trouvé une bouteille de parfum vide — j'en trouvais partout. Et je l'ai dit à mon père. Alors, elle me toisa comme si je lui avais mis sur les épaules un énorme fardeau, et on m'envoya à l'école. 

    En chemin pour l'école, je suis arrêtée à l'église pour y pleurer. Il n'y avait personne là. J'étais seule. J'ai crû que ma mère était sur le point de mourir. Je pensais qu'elle nous quitterait et je ne pouvais endurer ça tellement c'était terrible. Je croyais que mon corps se briserait et éclaterait en des millions de tous petits morceaux. Et je savais que je devais retourner à la maison et m'occuper des autres enfants, faire à souper.
     

    Quand j'étais encore assise là, un groupe de personnes qui venait répéter pour un mariage entra, parlant et riant jusqu'à ce que la «mariée» me vit dans la première rangée en avant. Elle se tourna vers le prêtre et dit très fort: «Qui est-ce? Qu'est-ce qu'elle fait ici?» et je me suis sauvée par la porte de côté et j'ai pleuré tout le long de mon retour à la maison. 

    <Comme partie du voyage fantastique de cette visualisation, vous aviez dit, maintenant, comme des adultes retournez vers cette enfant et consolez-la. Dites-lui que vous l'aimez.> Et je me suis rebellée contre ça. Mon adulte ne voulait pas faire ça. Je peux me rappeler que je me suis sentie comme «si vous me donnez encore une seule personne à m'occuper je vais craquer.» J'ai pris soin de beaucoup de personnes depuis que j'ai eu cinq ans. J'en ai maintenant trente-cinq. J'ai trois enfants de moins de six ans; j'en suis à mon deuxième mariage avec un alcoolique — je suis en rétablissement, cependant, mais au prix de quels efforts pour atteindre et maintenir un certain niveau de <normalité> sur cette période de dix ans. Et je suis fatiguée. Je veux que ça change que je devienne irresponsable, comme une enfant, exprimant mon besoin d'aide plutôt qu'être aidante. À mesure que j'ai commencé à me sentir ainsi, j'ai aussi commencé à manger avec excès, étant lancée dans des frénésies alimentaires parce que je me sentais égoïste et parce qu'outremanger est la seule façon que je connaisse de me donner à moi-même et de lâcher prise et perdre le contrôle.

    Je suis allée en psychothérapie pendant deux ans, j'ai assisté à des réunions Al-Anon pendant un an et demi. Je commençais à sentir que j'étais en train de me libérer, mais dès que j'ai repris contact avec cet enfant en moi, je me suis remise à outremanger.»


    Une enfant trouve des pilules cousues dans la brassière de sa mère. Sa mère pharmacodépendante est tellement perdue dans son propre monde d'illusions, tellement gelée ou préoccupée par sa douleur qu'elle ne peut porter aucune attention aux enfants. Son père, rigide et abusif, est la seule source d'amour pour l'enfant. Elle apprend qu'elle peut être louée — ces louanges étant ses seules marques d'affection et d'amour — quand elle prend soin des cinq autres enfants. Elle marie deux hommes et répète son rôle d'aidante-sauveuse parce qu'elle croit que c'est la seule façon d'«éponger», d'«avaler» de l'amour. Et elle prend soin d'elle en mangeant, et seulement en mangeant avec excès. Elle se remplit de nourriture comme elle voudrait se voir remplie d'amour. Mais son mode d'alimentation génère envers elle-même un assaut de culpabilité. Elle se sent égoïste quand elle mange, et en étant égoïste, elle apprend très jeune, que cela ne lui donne pas tout l'amour  dont elle a soif et que sans cet amour elle se sent comme si elle avait le gosier «sec». Désirant être aimée, mais aussi désirant être reconnue et satisfaire ses propres besoins, elle cherche à maintenir le contrôle dans tous les domaines de sa vie excepté dans son alimentation. Et elle continue de croire qu'au beau milieu d'elle-même, au coeur de son essence, de son âme, il y a quelque chose de terriblement mauvais, de très méchant.


    J'avais onze ans quand ma mère m'appela dans sa chambre pour me dire qu'elle allait divorcer. J'ai su pendant des années que mes parents étaient très malheureux ensemble, et je priais chaque soir pour qu'ils restent ensemble. À genoux au pied de mon lit, je disais: «S'il vous plaît, mon Dieu, bénissez maman et papa et Howard et svp, ne les laissez pas se divorcer.» Où irais-je, qu'est-ce qui m'arriverait  Je pensais qu'on m'enverrait devant un tribunal, que je devrais me tenir debout devant un juge avec ma mère d'un côté et mon père de l'autre. Je croyais que le juge me demanderait de choisir qui j'aimais le plus et avec qui je voulais vivre.
    Et je ne voulais pas avoir à faire ce choix. Je croyais que si j'allais chez mon père ma mère ne m'aimerait plus et que si je demeurais avec ma mère mon père m'aimerait encore. Je voulais aller avec mon père parce qu'il était plus facile de vivre avec et que je me sentais aimé par lui, mais je ne voulais pas perdre ma mère.
    Le jour où ma mère m'a dit qu'elle voulait divorcer, j'ai commencé à pleurer. Je lui ai demandé: «Que ferais-je? Où irais-je?» —
    «Tu ne penses qu'à toi, me dit-elle, ne penses-tu pas quelques fois aux autres à ce qu'ils ressentent?» — 
    Je me suis mise à pleurer immédiatement, me sentant honteuse. «Je m'excuse maman. Je ne voulais pas dire ça.» —
    «Va à ta chambre», me dit-elle.
     

    Et c'est ce que je fis. C'était un jeudi soir; je regardais à la télé «Ma sorcière bien aimée». Je fixais les courbes dans le plâtre du plafond. Quand j'ai entendu la clé tourner dans la porte d'en avant, je me suis mise à sauter dans les escaliers pour rencontrer mon père comme il enlevait son paletot. 
    «Maman dit que vous allez divorcer.» —
    «Nous allons quoi? me répondit-il en riant.
    «Divorcer. Pourquoi ris-tu de cela?» —
    Sans me répondre, il grimpa l'escalier et ouvrit la porte de leur chambre.
    Le jour suivant, ma mère ne dit rien — et je n'ai rien demander — à ce sujet.
    Quand ma mère se fâchait après moi, elle me disait que j'étais égoïste. Et cela voulait dire que je pensais à moi plutôt que de penser à elle ou à mon frère. Être égoïste, c'était la même chose qu'être méchante. Je croyais que j'étais moi-même égoïste et que ce devait être la raison pour laquelle elle ne m'aimait pas. J'ai grandi avec la fausse croyance que je ne serais pas aimée si je pensais à moi.
    Lorsque je mangeais, c'était une façon de me donner en secret de l'attention à moi-même.Quand je mangeais trois paquets de petits gâteaux à l'orange avec ces lignes blanches de crème pâtissière au milieu, je n'avais pas à demander à personne. Personne une pouvait voir que je les voulais tous pour moi — c'était tout ou rien.
    Un après-midi, je passais devant la chambre de mes parents et j'entendis mon frère qui pleurait. Il parlait à mon père: «J'ai acheté un paquet de petits gâteaux «Sno-balls» avec mon propre argent de poche. — un pour Geneen et un pour moi et ils ne sont plus là. Tu les a mangé les deux, eh? —
    «Probablement que je l'ai fait, Howard, mon père lui dit, et je m'excuse. Je ne savais pas que tu les gardais pour votre collation.»
    Je m'approchai sur le pointe des pieds. Ç'a pris vingt ans avant de révéler à mon frère que c'était moi et non mon père qui les avait mangé.
    J'avais honte d'être égoïste. J'avais honte que je mangeais ainsi avec excès, que je cachais ma nourriture dans mes pyjamas, mes manteaux et dans toutes mes poches de vêtements. J'avais honte de tant de choses, mais surtout de qui j'étais.
    Très jeune, j'ai appris à perdre le contrôle en présence de la nourriture et à garder le contrôle en présence des gens — ce qui est un marchandage que beaucoup d'entre nous qui sont outremangeurs font. Tout ce que nous croyons qui ne nous est pas permis — avec des gens, à notre travail — nous nous le permettons avec la nourriture: nous mangeons le plus gros morceau, nous prenons le meilleur pour nous-mêmes, noue en prenons plus que nous en avons besoin, nous y dépensons beaucoup d'argent, nous ne pensons pas aux autres. Nous nous permettons de prendre dans nos assiettes exactement ce que nous désirons. Et pour le reste des domaines de nos vies, nous sommes toujours en train de suivre un régime très strict «sans émotion». Puisqu'à un certain âge chacun de nous a appris que pour être aimé, nous ne pouvions pas nous révéler tels que nous étions. Pour être aimés, nous ne pouvions pas demander ce que nous désirions. 
     

    Nous avons commencé alors à définir l'amour comme quelque chose qui est artificieux, insaisissable, quelque chose que nous pouvons avoir seulement si nous prétendons être ce que nous ne sommes pas.  Nous apprenons très jeunes à nous mouler dans l'image de l'enfant parfait — celui que nous imaginons qui va attirer tout l'amour que nous ne recevons pas à cause de nos propres imperfections. Lorsque nous mangeons, nous nous sentons à la fois victorieux et désespérés, — victorieux parce que c'est notre façon, quelquefois notre seule façon d'être vraiment nous-mêmes et désespérés parce qu'en étant nous-mêmes, cela nous amène de plus en plus loin de ce que nous désirions plus que tout autre chose: être aimés. Nous pratiquons — et devenons très habiles, même experts — l'art de passer pour quelqu'un autre que nous-mêmes. Mais sous cet emballage se terre notre fausse croyance de qui nous étions, qui nous étions vraiment, et que cette personne-là n'était pas aimable.
    Chaque fois que nous mangeons compulsivement, nous renforçons ces autres fausses croyances que la seule façon que nous pouvons avoir ce que nous désirons et de nous le donner à nous-mêmes, et que nous devons à tout prix garder le contrôle sur notre alimentation, sinon nous allons avoir faim. À ce même moment, et précisément parce que c'est une façon de nous donner ce que nous désirons, la compulsion alimentaire déclenche des vieux messages comme nous sommes méchants parce que nous avons des besoins et spécialement très méchants si nous les satisfaisons. Ç'en est venu à symboliser tout ce qui ne va pas chez nous: que nous avons des besoins et que nous avons l'arrogance de vouloir les combler nous-mêmes. Chaque fois que nous nous servons de la nourriture compulsivement, nous déclenchons ce sentiment de désespoir qu'enclenche la conviction que nos besoins ne seront jamais comblés, et que ça veut dire que nous ne seront jamais, mais vraiment jamais, aimés.
    Dans ce contexte, la compulsion alimentaire est une affirmation de l'esprit humain. C'est notre façon de dire: «Vous ne pouvez toujours chercher à m'écraser. Bien que je sois vulnérable et que j'aie crû avoir besoin de votre amour, bien que je puisse changer ce que je dis et ce que je fais pour vous faire plaisir, il y a une partie en moi qui va demeurer intacte peu importe ce qui se passe. Cette partie de moi-même ne peut être achetée ou vendue; elle sait qu'elle en vaut la peine, qu'elle est digne d'amour, de plaisir et de complétude. C'est cette partie en moi qui mange.»
    Et c'est vrai. 
    Quand, tant chez les enfants que chez les adultes, nous vivons dans des environnements où nous apprenons que lorsque nous exprimons notre humanité nous ne sommes plus aimés, nous nous adaptons à cette situation. Nous apprenons comment prétendre être quelqu'un autre que nous-mêmes, mais en même temps, il y a une voix qui dit très fort «non», et parce que nous ne l'entendons pas, elle utilise la nourriture pour s'exprimer. Être contrôlé nous pousse à perdre le contrôle... de quelque chose: la nourriture, le travail, la sexualité, les drogues. Cela nous pousse vers ce besoin de chercher à tout prix le contrôle de ce que nous croyons ne pas recevoir à moins que nous contrôlions ce que nous recevons. Par exemple, de l'amour.


    Il y a six mois, et c'est moi qui l'ai suggéré, Matt et moi avons planifié un voyage d'un week-end dans une gîte du passant. Trois jours avant que nous partions, Matt me dit qu'un bon ami à lui avait appelé et l'invitait à son party d'anniversaire de quarante ans à Chicago. «J'aimerais y aller», me dit Matt. — «Je lui dis: «Ça l'air le fun.» — «Quand cela a-t-il lieu?» — «Bien c'est la dernière soirée de notre voyage. Je devrai quitter tôt le matin.» 
    Mon corps se raidit. Je lui dis que ça ne marchait pas pour moi. À travers mes pleurs, je lui dis qu'il changeait souvent nos plans que nous avions faits ensemble et que ce voyage était un moment spécial pour nous retrouver tous les deux et je ne pouvais pas croire qu'il puisse désirer couper d'une journée notre fin de semaine d'amoureux pour aller rencontrer un chum qu'il n'a pas vu depuis au moins un an.
    Son corps se raidit à son tour. Il me dit que ce n'était pas Ok pour lui pas que ce ne soit pas Ok pour moi. Il me dit que bien que ce soit vrai qu'il change souvent nos plans, il aime ça quand ça reste flexible et il ne voit pas de problème à demeurer ainsi. Il me dit que j'essaie toujours d'avoir ça à ma façon, autrement, je me fâche et où est son espace à lui là-dedans?
    Ce conflit était un de nos conflits habituels: je faisais des plans à partir de ce que nous décidions ensemble, puis il désirait changer nos plans et je me sentais blessée, abandonnée et en colère.
    Je me rappelle que lorsque j'étais en onzième année et que je pratiquais pour obtenir mon permis de conduire. Ma mère et moi nous fixions un temps pour aller pratiquer ma conduite et je retournais à la maison et je l'attendais. Après une demie-heure d'attente le téléphone sonnait,. Elle ne disait qu'elle ne pouvait être à notre rendez-vous. Si je réagissais, elle se fâchait. Elle me disait qu'elle avait besoin de temps toute seule et que je voulais toujours que les choses se passent comme je le désirais.
    Pendant cette année-là, mon frère Sheldon mourut d'un cancer. J'ai passé toute l'année suivante à écrire son nom sur tout — mes bras, mes jambes, mes travaux scolaires. Je pleurais le soir pour m'endormir et je pleurais souvent durant le jour. M. Benson, mon professeur de dactylographie, laissait une boîte de papiers mouchoirs sur mon bureau pendant ses heures de classe les lundis, mercredis et vendredis.
    Mon amie Carolyne et ses parents s'en allaient en croisière durant le congé scolaire du printemps et m'ont invité à les accompagner. Je voulais y aller. Ma mère allait en Floride et m'invita à aller avec elle. Elle me dit que peu importe si je choisissais la Floride ou la croisière, c'était Ok pour elle. 
    Il me semblait que si j'abandonnais la croisière pour être avec ma mère, elle réaliserait combien je l'aime et combien je voulais son attention. La fausse croyance, et surtout non exprimée, que je faisais, bien c'était que si je m'enroulais autour d'elle, elle s'enroulerait autour de moi. 
    Si j'abandonne ce que je désire faire, alors vous allez abandonner ce que vous désirez aussi faire.
     

    Contrôle.
    Sous ce slogan «si j'abandonne ce que je veux faire» se cache aussi la fausse croyance qu'on ne me permet pas / que je ne peux pas faire ce que je veux faire. Prendre soin de moi-même, ce n'est pas correct. Avoir des besoins, ce n'est pas correct. Les combler, c'est pire encore. Une personne qui aime vraiment pense à l'autre en premier. Une personne qui aime prend le plus petit biscuit.  Ça veut dire que si nous devons un jour nous sentir aimés , nous devons nous fier à une autre personne pour cet amour. Et à mesure que nous commençons à compter sur les autres pour nous remplir nous-mêmes d'amour, nous sentons le besoin, l'urgence de contrôler ce qu'ils font et ce qu'ils disent; nous devons voir ce reflet de ce que nous sommes dans leurs yeux et c'est vital. Ils doivent nous aimer d'une certaine façon, parler d'une certaine manière, dire les bons mots. Ils doivent nous aimer de la façon que nous nous aimerions si nous en avions la permission.  Ils doivent devenir et agir exactement comment nous définissons être amoureux afin que nous sachions que nous sommes aimés. Nos amoureux doivent faire tout ce que nos parents n'ont pas fait.
    Si nous croyons que nous ne méritons pas et, par conséquence, que nous ne pouvons pas nous donner de l'appréciation, du respect et de la tendresse à nous-mêmes, alors nous allons chercher tout ça chez les autres — même si nous devons être humiliés au cours de ce processus. Nous donnons seulement pour pouvoir recevoir. Nous faisons des choses pour l'effet qu'elles vont avoir. Nous essayons de manipuler, de manigancer par toutes sortes d'intrigues ou de contrôler les autres pour qu'ils nous donnent ce que nous croyons ne pas pouvoir nous donner nous-mêmes. Nous devenons ce que nous appelons généralement des «contrôleurs»
    Matt ne jouait pas selon les règles. Et ç'a pris plusieurs conflits pour découvrir ce qu'étaient ces règles.
    Un an et demi après notre rencontre, je ne faisais aucun plan pour faire quelque chose sans lui quand je pouvais être avec lui.  Parce que je voulais qu'il fasse la même chose. Parce que je ne voulais pas qu'il m'abandonne pour autre chose. Parce que la seule façon d'avoir ce que je voulais, c'était d'abandonner moi-même ce que je désirais et espérer que quelqu'un me le donne. 
    Et ce que je voulais savoir, avec une conviction aussi inébranlable que le pin rouge chez Sara dont le tronc avait une circonférence de près de 4 mètres, dont les épines tranchaient même les nuages — ce que je désirais, c'était de savoir une fois pour toutes que oui, Geneen, oui tu as le droit de désirer, de demander, d'avoir ce que tu veux. Tu n'as plus le droit d'être honteuse à cause de ça. Tu peux maintenant t'épanouir, c'est ton droit.
    Pendant plusieurs années, j'ai crû que de demeurer mince me donnerait ce que je désirais. Ça n'a pas marché. Puis j'ai crû que la publication de mes livres me comblerait mes désirs. Mais alors j'ai réalisé très tôt que, bien sûr, les choses ne pouvaient me donner ce que je désirais, mais les gens, eux, pouvaient le faire. Quand j'ai rencontré et suis tombé en amour avec Matt, je désirais sans l'exprimer qu'il devait me sauver de moi-même. 
     

    Il devait me sauver de ma haine envers moi-même, de mes angoisses que je ressentais d'être qui j'étais, de mes craintes à propos de toutes ces choses que j'étais et que je ne désirais pas être. 
    Matt ne jouait pas selon les règles. Il ne me sauvait pas de moi-même, de mes expériences de me sentir écrasée quand je lui demandais de combler mes désirs, de ma répugnance à prendre soin de moi-même dans le moment présent. 


    J'ai reçu cette lettre hier:

    Je suis une étudiante de dix-neuf ans. J'ai toujours été protégée en ce qui concerne mes émotions et aussi de toutes sensations reliées à l'intimité parce que je croyais que j'étais obèse et que j'étais vraiment obèse durant les études primaires et secondaires. 
    J'ai perdu quinze kilos l'été dernier et je suis arrivée au collège prête pour une nouvelle vie. J'ai rencontré un vieil ami ce premier soir que j'étais sur le campus et nous avons fini dans les bras l'un de l'autre. 
    J'ai aimé ça. Je l'aimais bien. J'aimais être près de lui. Brusquement, je mis fin à notre liaison même si j'aimais ça. J'étais très confuse après tout ça. Nous avons eu une autre rencontre quelques semaines plus tard. Je me sentais remplie d'une joie authentique, puis à un certain moment juste avant de faire l'amour, je l'ai arrêté là.
    Je ne savais pas pourquoi je ne me laissais pas aller (les italiques sont de moi.). J'ai commencer à prendre du poids quand tout ce que je désirais c'était des contacts intimes avec un autre être humain. Des contacts dont je me privais moi-même. Peut-être que comme avec mes expériences avec la nourriture, j'ai crû qu'il n'y en aurait jamais assez. 
    Pendant les trois mois suivants, j'ai gagné une douzaine de kilos.
    Je ne pouvais pas m'arrêter de penser que j'étais seule. Tout ce que je voulais c'était de l'amour et de l'intimité. Je ne peux pas arrêter de m'emplir de nourriture. Tout comme je désire de l'intimité profondément, je sens que je ne mérite pas ça au plus haut point parce que maintenant je suis grosse et pas attirante. Je suis aussi bien protégée. SVP, Geneen, pouvez-vous m'aider?

    Est-ce que je peux l'aider? Seulement si elle est prête à regarder pourquoi elle a peur de se rapprocher de quelqu'un, parce que ce n'est pas parce que son poids fait qu'elle sent grosse et pas attirante mais bien être intime et ressentir du plaisir sont terrifiants pour elle et elle utilise son poids pour les garder à distance. Tant qu'elle sera obèse, elle aura une excuse pour ne par s'engager dans une relation intime. Elle peut blâmer son sentiment de solitude pour son poids. 
    Avec aucun poids superflu, elle n'aurait aucune barrière entre elle et une autre personne. 
    Certaines questions demeurent: pourquoi est-elle effrayée de toute forme d'intimité?  Quelles furent ses première expériences d'être aimée et d'aimer? Qu'est-ce qui est arrivé qui fait qu'elle en est devenue terrifiée?
    Nous devenons effrayés à l'idée même d'intimité parce que nos expériences de vie avec l'intimité ont été terrifiantes, non parce que nous sommes incapables d'aimer. Si nous désirons un jour nous aimer — ou aimer quelqu'un — nous devons examiner pourquoi nous sommes ainsi terrifiés. 

    Nous devons retourner en arrière, revivre ces expériences (ou peut-être nous permettre de ressentir pour la première fois, puisque dès que ces émotions ont fait surface nous les avons soit refoulées soit réprimées) de rage, de blessures, de peurs, de trahison, de ce sentiment de perte de ce que ce fut d'être un enfant tel nous l'étions, un enfant dans une famille aussi dysfonctionnelle que notre famille d'origine. Mais cette fois, avec un système de support — un thérapeute, des amis, un groupe d'entraide — qui nous reconnaît, nous donne de la place, nous aime même lorsque nous exprimons nos émotions plutôt que de les nier, les ignorer ou nous punir à cause de ces sentiments.  Alors et c'est seulement alors que nous pouvons nous rétablir et continuer à cheminer.


    Un réfrigérateur ne peut me briser le coeur. 
    Mais Matt lui le peut.
    Au moins c'est ce que je croyais encore jusqu'à maintenant. Je l'ai traité comme s'il était capable de me briser en deux, comme s'il avait la responsabilité de s'assurer que ça ne se produise pas. Comme si ma tâche à moi était de m'arranger que les murs ne s'écrasent pas en mille morceaux. Comme si ma tâche était d'empêcher ses murs d'être réduits en poussière afin que le mien puisse demeurer intact.
    Lorsque nous étions enfants, nous croyons que nous avions le contrôle sur la douleur dans nos vies, parce que la vérité — être impuissant au beau milieu de murs qui s'écroulent — est trop dure pour vivre avec; c'est bouleversant et c'en est trop pour nous. Si nous devions nous permettre de ressentir toute la réalité d'une telle situation, nous pourrions être tout à coup incapables de marcher, de parler ou de toute autre fonction vitale. Nous pourrions être perdus littéralement et complètement dans nos esprits. Alors nous prenons sur nos épaules et nous nous montrons comme faits forts aux dîners le dimanche, pour faire manger nos mères des toasts sur un cabaret en osier blanc; nous nous donnons l'illusion d'un pouvoir dans un environnement où il n'y a pas de pouvoir qui survit. 
    Cependant, ce qui nous a servi très bien en étant enfants peut maintenant ralentir et nuire à notre croissance en tant qu'adultes. Si nous continuons à croire, comme nous l'avons fait, que nous pouvons contrôler le début et la fin de choses, des événements, nous allons être frustrés, désappointés et confus. Nous n'aurons pas dans nos vies d'amour satisfaisant et nourrissant pour notre âme.
    En fonctionnant sous l'illusion de nous croire investis d'un pouvoir qui n'a jamais existé, et qui ne peut jamais être notre privilège, nous allons complètement manquer notre chance de posséder un jour ce pouvoir que nous n'avions pas enfants et que comme adultes, il nous est maintenant accessible: prendre soin et nous aimer nous-mêmes, nous rendre heureux. Ce n'est pas notre tâche de prendre cette responsabilité pour qui que ce soit d'autre que pour nous-mêmes.


    Comme adolescente et plus tard durant ma vingtaine, lorsque je rêvais d'être avec un homme, je me voyais dans ses bras, je le voyais en train de me consoler. Je me voyais en train de me rétablir. 
    Ce n'est pas ce qui est arrivé. En fait, c'est plutôt le contraire qui s'est produit. Être en amour avec Matt a augmenté où je me sentais déjà entière et a aggravé mon sentiment de vide, de manque. 
    Être aimé dans le moment présent ramène de notre passé, tous les murs qui nous entouraient lorsque nous avons eu le sentiment de ne pas être aimé et les invite à se redresser autour de nous. Il n'y a pas de quantité d'amour dans le présent, pas d'une seule personne humaine, pas de dix mille personnes qui nous aimeraient toutes en même temps, ne pourraient remplacer ou enlever cette douleur d'avoir été trahi dans le passé, tout comme si nous nous lançons dans une période de frénésie alimentaire parce que nous avons été affamés dans le passé ou pour des privations qui s'en viennent dans un avenir rapproché et ne peuvent pas compenser pour toutes les fois que nous nous sommes dit: «Tu ne peux avoir ça, tu es grosse et tu es laide.»
    La seule assurance que nous pouvons avoir que cette douleur ne se répète, c'est de nous permettre de la ressentir pleinement et la relâcher dans le présent.
    Nous ne serons plus des enfants. Personne, rien ne peut nous blesser de cette façon aujourd'hui. Il y a seulement un enfant qui est ainsi sans défenses et totalement dépendant de ceux qui l'entourent pour le protéger, l'affirmer et l'aimer.
    Quand nous permettons à nos corps ou à notre poids de nuire à la qualité de notre intimité dans nos vies, quand nous nous sentons trop gros pour que nos cuisses et notre abdomen soit flatté, quand nous nous sentons trop laids pour que quelqu'un nous regarde les lumières allumées, nous essayons de nous protéger pour ne pas que nous soyons blessés. Encore une fois. Mais cette blessure de laquelle nous tentons de nous protéger n'existe pas dans le moment présent. Ni n'existe-t-elle dans le futur. Nous essayons de nous protéger d'une blessure qui n'a rien à voir avec nos vies maintenant; ainsi, encore et encore, pour le reste de nos vies, nous essayons de nous protéger de ressentir notre passé, et ainsi en ce faisant, nous ne nous permettons jamais de  reprendre en main notre présent.


    Matt et moi nous avons défait la chambre de Lou Ann. Premièrement nous avons enlevé du mur les éventails chinois. Nous avons suivi de nos doigts les lignes délicates des arbres dorés. 
    Puis nous avons ramassé son horloge en céramique, ses plumes, se boucles d'oreilles dans le petit plat en forme de coeur. Matt disait qu'il voulait que l'horloge soit placée dans son bureau; il la déposa doucement près de la porte. Nous avons mis les plumes à la poubelle, et mis les boucles d'oreilles dans une petite boîte pour les donner à la mère de Lou Ann. Quand nous avons ouvert son agenda au signet transparent, nous nous sommes aperçus qu'il marquait le mois d'avril. Lou Ann est morte le 18 avril. 

    Il y avait là une foule de choses qu'elle désirait faire: appeler Dougie, dire des affirmations, respirer aisément avec l'oxygène. Les pleurs de Matt tombèrent sur cette page, brouillant l'«oxygène». Il me demanda de le soutenir un moment, et lorsque je le fis, il éclata en sanglots. Quand il arrêta, nous continuâmes à nous défaire de ces choses, à les remiser. Le bureau, les tablettes, les cartes. En trois heures et demie, la chambre était ramassée dans une malle et trois boîtes. «Mettons-les dans le garde-robe, dit Matt, je ne peux me résoudre à envoyer Lou Ann au garage pour l'instant.» Trois mois plus tard, sur sa suggestion, nous avons transporté les boîtes et la malle à l'extérieur puis au garage.
    Pour moi, je suis en train de défaire ma chambre d'enfant. Et avec toutes  les émotions que je ressens, que je pleure et que je mets de côté, chaque souvenir de peurs, chaque expérience de perte, de deuils,
    les murs
    s'écroulent.

    Et je me libère ainsi.

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    Traduits et adaptés par Gilles Vinet, Au Centre de la Vie
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