Comme pratique personnelle
de méditation, je participe à des retraites de silence où
il n'y a aucune parole, aucun contact visuel ou toucher qui soient permis.
Pendant la première de ces retraites, je me suis sentie follement
en amour avec un homme qui était à l'autre bout de la salle.
À la fin de cette retraite, j'étais certaine que j'allais
le marier. Pour ceux qui s'interrogent sur la possibilité de tomber
en amour avec quelqu'un sans qu'aucun mot ou regard ne se soit échangé,
voici une description de cette façon de courtiser quelqu'un en silence:
Jour 1:
J'arrive à l'Institut
de Métaphysique situé dans un désert en Californie,
me sentant soudainement pas à ma place et me demandant pourquoi
j'étais rendue là. Ils m'ont donné une chambre à
partager avec une femme nommée Rosalyn qui portait des pantalons
en Spandex bleu coblat et un chemisier fleurie rose et jaune. Elle faisait
des bulles avec sa gomme «balloune» en défaisant ses
valises.
Je pris une première
fois connaissance de notre horaire, affiché devant la salle à
manger: 15 heures de marche ou assis en méditation ne parlant à
personne, ne regardant personne...pendant DIX JOURS. J'ai brisé
le voeu de silence dès le départ et j'ai demandé à
la femme qui était près de moi à ce moment si c'était
une farce. J'ai décidé dès lors qu'Alexandra qui m'avait
parlé de la retraite sans toutefois me mentionner l'horaire ne serait
plus une amie. Même qu'elle pourrait être mon ennemie désormais.
Pour toujours.
Jour 2:
Je vais aux médiations.
Je choisi un coussin et une tapis de méditation de couleur assorti
— rose avec un centre gris. Après quarante-cinq minutes, mon dos
me fait mourir. Mes genoux me font mal. La dame en face de moi ronfle.
Je veux lancer des roches à l'enseignant, dont la voix me semblait
édulcorée.
Jour 3:
Je veux quitter. Je m'endors
à chaque méditation. Huit jours encore de ceci — Mon Dieu.
Je veux que ça se termine là. C'est ce que je désire
toujours que les choses se terminent rapidement. Je vis ma vie toujours
avec un pied dans la porte — au cinéma, au théâtre,
dans mes relations. Ce n'est pas vraiment différent de ça.
Quand est-ce que je pars? Ce n'est pas comme si les choses sont bien mieux
d'où je viens peu importe où c'est que je ne peux m'empêcher
de partir.
Jour 5:
C'est assommant et pénible.
Mon humeur est ambivalente mais je suis toujours irritable. J'attends avec
impatience la collation de 17 heures de graines de tournesol et de fruits
comme si cela était supposé me sauver, mais enfin ce n'était
pas ce que je désirais.
Présentement ce que
je veux c'est de me sentir mieux et la nourriture ne peut me donner ça.
(«Vous allez voir que vous n'êtes pas plus heureux après
avoir mangé qu'avant.» avait dit un des enseignants hier soir)
Jour 6:
Il y a ici un bel homme
très attirant. Il a les cheveux noirs bouclés, des verres
au monture de corne, des vêtements sur mesure. Un homme directement
sorti de la revue Esquire. Comment devrais-je l'appeler? Robert? Non, j'ai
toujours désiré avoir un Michel comme amoureux... alors ce
sera Michel. Nos yeux se sont presque rencontrés hier.; «Humm,
que tu es beau» ai-je alors pensé.
Je sais quels souliers il
porte en période de méditation. Quelques jours encore et
je saurai ce qu'il met dans son café. Un obstacle important à
notre aventure romantique naissante, c'est que nous ne pouvons nous parler.
Dans mes fantasmes, il me conduit jusqu'à l'aéroport; nous
commençons à nous apprécier l'un l'autre énormément.
Je le vois et le revois encore et encore. Oh, comme c'est beau d'être
amoureuse.
Jour 7:
L'enseignant dit: «Nommez
la sensation que vous ressentez dans votre corps.»
Désir ardent.
L'enseignant dit: «Où
se situe-t-elle?
Dans ma poitrine.
L'enseignant dit: «De
quelle couleur est-elle?»
Bleu.
L'enseignant dit: «Soyez
spécifique.»
Un cordon bleu tordu d'envie
au côté droit de mon coeur.
L'enseignant dit: «Qu'est-ce
que ça représente?»
Un désir ardent de
repos. Un désir ardent de complétude. Un désir ardent
de satisfaction.
Un désir ardent d'avoir
quelqu'un qui s'avance jusque dans ma poitrine et me rend toute entière,
toute en harmonie et en paix.
Je ne désire jamais
ce que je n'ai pas déjà.
Si je n'aime seulement ce
que je désire ardemment, est-ce que j'ai confondu cet envie avec
l'amour?
Jour 8:
Mon cerveau erre dans ses
fantasmes comme un mendiant à la recherche de nourriture. À
la collation, je rêve que je vais me rendre au Mexique avec Michel.
Dès que j'ai eu terminé la collation faite de croustilles
au caroube et de raisons secs, je suis presque entrée en collision
avec lui sur une plage au sable noir, lui faisant l'amour sous les ailes
d'un ventilateur fixé sous l'abri au toit de paille et de chaume.
Jour 9:
Pendant ma méditation
aujourd'hui, comme je devais «soulever-déplacer-déposer»,
«soulever-déplacer-déposer» d'abord un pied et
puis l'autre, comme je devais augmenter ma conscience de la sensation de
mon talon qui touche le sol en premier, puis me centrer su chacun des muscles
que ça prend pour bouger ma jambe, pendant la méditation
de l'après-midi, où je devais agrandir mon éveil de
l'esprit et de me rapprocher du détachement de tout désir
et des cinq obstacles, où je devais me rapprocher à petits
pas vers la lumière et l'élimination de toute souffrance
de tous les êtres sensibles, je me suis moi centrée sur les
muscles que ça prenait à Michel pour bouger sa cuisse droite
dans ses jeans bleus délavés. Mon éveil alors très
fort était centré sur les mouvements des fesses de Michel
qui soulevaient, déplaçaient et déposaient d'abord
une jambe et puis l'autre pour monter l'escalier qui menait à la
grande salle. J'augmentais mon éveil en imaginant les sensations
des ses grandes mains aux poils noirs qui me caressait le visage, ses grandes
lèvres en forme de coeur dans mon cou. Je sentais le battement de
mon coeur dans ma poitrine quand j'imaginais qu'il me murmurait qu'il m'aimait.
Je m'avançais comme ça vers l'unité universelle en
mettant mon corps comme au diapason du sien, marchant tellement porche
de lui que lorsqu'il faisait un pas en avant, les muscles de mes mollets
étaient comme inspirés à le suivre. Le sommet
de mon cheminement vers la lumière se produisit durant la méditation
du soir je marchais à côté de Michel jusqu'à
l'escalier et me suis aperçue qu'il avait les yeux fermés,
gardant sa main sur la rampe, à mesure qu'il soulevait, déplaçait
et déposait un pied après l'autre en descendant l'escalier.
Dans mon grand souci d'ouverture et d'éveil de mon esprit, je me
suis mise de l'autre côté sur l'autre rampe, j'ai fermé
mes yeux, et me trouva en équilibre avec ma main sur la rampe, et
puis j'ai commencé à soulever, déplacer et déposer
mes pieds sur les marches. Comme cela se produisait: un choc de chaleur,
de la matière en contact avec la matière, la main élégante
de Michel rencontra la mienne. J'ouvris mes yeux. Il ouvrit les siens.
Les coins de sa bouche se tournèrent pour sourire, ses dents brillaient
dans ce soir violacé. Puis il détourna ses yeux rapidement
et continua son long passage vers la libération.
Jour 10:
La retraite est terminée.
Nous avons brisé le silence en grand groupe.; chacun a dit son nom
et devait dire deux phrases sur lui-même. Le vrai nom de Michel était
Ralph Sheen. Il venait de passer six mois en retraite de méditation
et doit quitter pour la Chine dans quatre mois et en attendant il va demeurer
à Santa Cruz. De tous les endroits dans le monde, il va demeurer
dans la même ville que moi. Cette relation devait se faire.
Ralph et moi à la
plage quand le soleil couchant jette des reflets dorés et turquoises
sur le sable; Ralph et moi dans mon lit de laiton avec des fenêtres
françaises ouvertes pour entrevoir les pruniers en fleurs sur le
patio; Ralph et moi nous tenant par la main, faisant l'amour, nous unissant
dans le mariage par une cérémonie à minuit sur le
bord du lac avec des milliers de chandelles flottantes derrière
nous.
Mais d'abord je devais me
présenter.
Ralph n'était pas
marié, n'avait pas de femme dans sa vie, n'était pas alcoolique,
ni ergomane, ni toxicomane. Ralph avait des fossettes et des yeux fauves.
Il mettait sa main devant sa bouche quand il riait. Il soulevait son petit
doigt quand il buvait d'un verre. Il disait qu'il voulait découvrir
une «femme forte» qui pourrait lui montrer des parties de lui-même
qu'il essayait d'éviter. Ralph était complètement
accessible et disponible. Le seul problème qui se posait, c'est
qu'il n'était pas du tout attiré par moi. Si vous pouvez
appeler ça un problème. Moi sûrement pas. Je croyais
que Ralph ne savait pas ce qu'il désirait et que c'était
ma tâche de le convaincre qu'il me désirait, moi.
J'aimais le visage de Ralph.
J'aimais sa démarche. J'aimais ses mains. J'aimais la façon
dont les boucles de ses cheveux passait par dessus son collet. J'aimais
sa voix et son rire. Tellement et tant que je désirais passer le
reste de ma vie avec lui, et je ne laisserais qui ou quoi que ce
soit se mettre sur mon chemin. Et spécialement Ralph lui-même.
Sur notre chemin pour aller
pique-niquer au Parc Nisene Marks, nous nous sommes arrêtés
à la boulangerie Gayle's et avons beaucoup ri en choisissant quatres
desserts pour nous deux: un petit gâteau à la crème,
un gâteau marzipan, une mousse au chocolat et un gâteau au
fromage praliné.
Il a du bon temps avec moi.
Sûrement, je suis attirante à ses yeux. Tu ne ris pas comme
ça avec quelqu'un pour qui tu n'as aucun attrait.
Après le repas principal
de sandwichs au fromage et de salade aux patates, j'ai sorti les desserts.
«Premièrement» dit-il, il prit le petit gâteau
à la crème et lécha le bord de cette pâtisserie.
«Il y a un peu de crème sur tes lèvres, lui dis-je,
laisse-moi t'arranger ça — et je l'ai embrassé. Il m'a embrassé
à son tour. Nous nous sommes embrassés tous les deux sur
le cou, les lèvres, les mains, les yeux...
Il m'aime, tu vois? Il m'aime,
nous
ne pouvons embrasser quelqu'un que nous n'aimons pas, nous ne pouvons embrasser
quelqu'un qui ne nous attire pas. Sa sexualité était éveillée.
Je le savais. Je le savais.
Après avoir fait
l'amour, Ralph dit: «Cela ne veut rien dire. Je ne sais pas encore
si je suis attiré par toi, je me suis laissé emporter et
c'était bien, mais ça ne veut pas vraiment dire quelque chose.»
Sûr, Ralph, bien sûr.
Je sais que tu as peur d'aimer quelqu'un vraiment. Je ne sais pas pourquoi,
peut-être que tu as été blessé mais peu importe
ce que c'est, je comprends et je serai patiente avec toi parce que je sais
que tu vas en venir à m'aimer.
Ralph me dit trois fois
dans les six semaines qui suivirent qu'il ne désirait pas que devenions
amoureux l'un de l'autre. Il m'a dit aussi qu'il m'aimait. Il a dit: «Si
tu t'accroches un peu à ça pour l'instant, je sais que je
peux apprendre. J'ai de la difficulté avec l'intimité.»
Nous avons fait l'amour le jour avant son départ pour la Chine.
Laisse-moi entrer a-t-il demandé, s'il te plaît, laisse-moi
te pénétrer. Il n'avait qu'à le demander.
Durant les onze mois où
il a été à l'étranger, Ralph m'a envoyé
trois cartes postales et une lettre. Je lui ai envoyé une lettre
de trente-huit pages que j'ai complété durant une période
de trois mois comme si c'était mon journal.
Je lui racontais mes marches
sur la plage, les couchers de soleil, des dattes medjool que j'avais vu
au marché. D'un ton doucereux, je décrivais chaque détail
de ma vie sauf le fait que je l'attendais, me gavant et ruminant cette
fantaisie où il passerait le reste de ma vie avec moi.
Je ne manquais pas d'attention
sur le plan physique. Je ne sentais pas de manque à partager ma
vie avec quelqu'un, je ne manquais même pas Ralph. Je ne le connaissais
même pas assez pour qu'il me manque. J'avais ce que je voulais pour
me rendre heureuse, j'avais ce qui était le plus familier chez moi:
l'illusion de l'amour.
Durant son absence, j'ai
déménagé dans une maison près de l'océan
que j'ai décoré avec lui dans mon esprit. Des couronnes de
fleurs séchées en forme de coeur, des rideaux en dentelle
beige, de chandelles sur le bord de la fenêtre, des courtepointes,
des paniers et des fleurs. Cela serait notre maison, je vivrais là
avec lui, nous serions heureux dans cette belle maison en bois, peinte
en bleu et sur le bord de la mer.
Pendant les deux ans où
j'ai été amoureuse de lui, j'ai vu Ralph pendant vingt-deux
jours. Il voyageait autour du monde, il allait d'une retraite de méditation
à l'autre, il a vécu chez des amis à Berkeley. Il
m'a dit qu'il n'était pas attiré par moi, il m'a dit qu'il
ne savait pas s'il était attiré par moi, il m'a dit qu'il
était attiré par moi.
À chaque fois je
le revoyais, je n'ai jamais su s'il m'accueillait comme une amie, l'amour
de sa vie ou une étrangère. Quand il me désignait
une femme qui lui semblait attirante, je me retournais face à un
fouet de quarante kilos avec les cheveux blonds peroxyde.
Sara voulait que nous envahissions
l'appartement de Ralph au beau milieu de la nuit et que nous échappions
des boules de quilles sur sa tête. Elle voulait planter de grandes
aiguilles dans ses yeux. Elle voulait le mutiler et l'étrangler.
Elle voulait que je cesse de m'automutiler ainsi. Elle suppliait, elle
criait: «Tu dois sortir de cette relation avant que tu ne perdes
ce qui te reste de santé mentale. Premièrement il te dit
qu'il n'est pas attiré par toi, puis il couche avec toi, puis il
te dit de l'attendre, puis il te dit qu'il est attiré par toi, puis
il te laisse pour un an... Il est malade, Ralph est ce petit garçon
qui est malade qui pense que la femme parfaite l'attend quelque part, ce
qui nous dit tout de suite qu'il ne veut pas investir dans aucune relation.
Il n'est pas intéressé à chercher ou découvrir
pourquoi il est ainsi fou, il ne se soucie guère ce que sa folie
te fait à toi, il ne pense pas à tes émotions à
toi. Tu mérites bien plus, Geneen, un partenaire qui voit combien
tu es si spéciale, pas ce malade. Appelle-le et dis-lui que tu ne
veux pas le revoir. Je vais composer le numéro, je vais me tenir
à tes côtés quand tu vas lui dire. Fais le aujourd'hui,
ici et maintenant.»
Je ne le pouvais pas. Je
ne voulais pas. Je croyais faussement que Ralph était ma seule chance
de bonheur et que si je le laissais aller, je serais remplie de désespoir
et de peur des monstres cauchemardesques aux yeux creux et aux mains vides.
Je devais l'avoir, et c'était ça que j'avais décidé.
Personne ne pouvait me convaincre que j'étais dans l'erreur.
Je lui pardonnais son absence,
sa négligence envers moi, son manque de gentillesse à mon
égard. Il n'avait pas besoin de me demander pardon, je le pardonnais
déjà. Je crois que j'avais besoin de lui pour être
pleinement vivante. C'était comme si quelqu'un tournait le bouton
«vibration» quand il entrait dans la pièce; ce qui apparaissait
fade et ennuyant avec lui devenait miraculeux avec lui présent.
La couleur, le goût, les sons, les fleurs, les oiseaux, la crème
glacée. La place en moi où séjournait le rire et la
beauté était identifiée avec son nom sur un écriteau.
Avec Ralph tout était possible, sans lui, rien. Avec Ralph, je me
sentais en sécurité. Quand je n'étais pas avec Ralph,
j'étais seule, peu importe qui était avec moi.
Je ne répondais pas
à Sara quand elle me criait quelque chose comme: «Si ça
c'est la sécurité, alors qu'est-ce que l'insécurité?
Je devais me protéger, protéger Ralph de ses récriminations.
Je ne voulais me mettre à penser à pourquoi il laissait passer
des semaines sans m'appeler, pourquoi il ne parlait pas de moi à
ses amis.
Je m'accrochais à
des moments passés avec lui, de doux moments. Ralph et moi au resto
«chez Adelita» à mon anniversaire, mangeant des tortillas
et des enchiladas, nous tenant main dans la main. Ralph disant «Tu
es tout ce que je veux». Ralph et moi sur le lit une belle journée
chaude de l'été, regardant des peintures de Georgia O'Keefe;
il se tournait vers moi et disait: «C'est tellement une grande joie
d'être avec toi.» Moments digne d'un caméo.
À la fin de
notre deuxième année ensemble, Ralph a été
accepté sur un cours de fine cuisine à Berkeley. Nous étions
assis dans la cour arrière quand il me dit qu'il déménageait.
«Je vais aller à Berkeley, dit-il, et je ne crois pas que
je vais revenir te rendre visite, ni ça ne semble pas me faire de
différence si tu ne viens pas me visiter toi-même.»
Je le fixais dans les yeux,
sans comprendre. Il ne dit pas ça vraiment. Il ne pense pas ce qu'il
vient de dire. Il me fait une farce. Deux ans à vivre ma vie autour
de cet homme et il me dit que ça ne lui fait pas aucune différence
qu'on se revoit ou non?
«Dis-moi ça
encore une fois. Répète-moi ce que tu viens de me dire»
lui ai-je dit.
Il me répéta
ça: «Je déménage à Berkeley et je ne
crois pas que nous devrions penser nous revoir.»
«Toi le <schmuck>
— sors de ma maison.»
Ralph me regarda stupéfait.
«Je veux encore être ton ami.» dit-il. «C'est ce
qui m'a toujours intéressé, ton amitié. Mais je ne
pense pas que justement nous devrions faire des efforts dans cette direction.
Je veux t'expliquer, que si nous devions nous rencontrer par hasard, je
serais toujours intéressé parce qui se passe dans ta vie
et ce qui t'arrive.»
«Sors.» Mon
visage était rouge, ma voix fébrile. Je me suis avancée
jusqu'à la porte d'entrée où il avait accroché
là, une couronne en forme de coeur, j'ai ouvert la porte et me tourna
vers lui. Il sourit. J'ai cligné des yeux.
Et il me quitta.
Ce n'était pas une
force intérieure qui me permettait de dire à Ralph de sortir;
ce n'était pas parce que je ne le désirais pas ou que je
ne l'aimais pas, et ce n'était certainement pas parce que je croyais
que je méritais mieux que ça. Il n'y avait simplement aucune
façon de placer cette phrase en accord avec le sentiment qu'il représentait
dans mes fantaisies que j'avais entretenues depuis deux ans.
Dans ma fantaisie, Ralph
avait besoin de temps. Je lui avais donné des années. Dans
ma fantaisie, Ralph m'aimait mais avait besoin d'explorer ses peurs qu'engendrait
chez lui l'intimité. Je l'avais encouragé à commencer
une psychothérapie, et après quelques résistances,
il avait découvert un thérapeute qu'il aimait. Dans ma fantaisie,
la thérapie l'aurait aidé que bien qu'il pouvait vivre des
problèmes de contrôle ou d'abandon, il y avait une femme —
moi — qui, à cause de sa perspicacité et de sa patience,
le comprenait et attendait doucement qu'il l'apprécie et la reconnaisse
comme son idéal.
Dans ma fantaisie, l'homme
qui ne portait aucune attention au désespoir que son départ
créait dans la vie d'une enfant qu'il abandonnait, finissait par
avoir de la sollicitude et par s'occuper d'elle. Et il restait avec elle.
Il restait, il restait là, il restait là finalement.
Je dis à Ralph de
quitter parce que je reconnaissais qu'il m'avait déjà quitté.
Je savais que ma liaison
avec Ralph représentait un conflit inconscient et très fort,
mais je n'avais pas d'idée ce que c'était et je me sentais
impuissante à faire quoi que ce soit pour cesser tout ça.
Pendant ces deux ans, je me suis sentie comme si j'étais une marionnette,
obéissant aux commandes sur mes ficelles qui m'étaient familières
mais qui n'étaient plus authentiques. Mes mots semblaient préparés
d'avance, mes actions semblaient rigides comme si mes membres étaient
de bois, et malgré tout ça, j'ai plongé dans ce rôle
avec un abandon féroce, comme si d'être avec Ralph était
une question de vie ou de mort. Comme si j'étais une enfant et comme
s'il était un adulte de qui je dépendais pour ma survie.
Les enfants doivent nier
et ignorer ce qui leur cause de la souffrance. Les enfants doivent s'accrocher
affectueusement à ceux qui les abusent, parce que s'ils avaient
un choix entre une personne abusive et une non abusive, mais ils n'ont
pas le choix. La différence entre quelqu'un et pas personne qui
prend soin de lui est la différence entre la vie et la mort pour
un enfant. Les enfants doivent toujours être très loyaux,
patients, souples, habiles à pardonner, et prêts à
subir des atrocités et des abus sans presque jamais dire non. Les
enfants doivent se construire des fantaisies élaborées qui
transforment les abuseurs en personnes qui les aiment et les adorent. À
cause de cette habileté à se créer de telles fantaisies
— et de croire que l'objet de ces fantaisies est vrai ou un jour sera vrai
— les enfants peuvent endurer toutes ces souffrances.
Si un parent est absent,
non disponible, abusif ou mort, c'est extraordinairement très utile
et souvent nécessaire de se créer un mode de fantaisies ou
le parent ou toute figure parentale est vivante, disponible et aimante.
La nature précise
de la fantaisie dépend des raisons qui font que la fantaisie est
nécessaire: si un père est violent, il peut alors être
transformé et devenir imbu de tendresse; si la mère est fréquemment
absente, elle va devenir complètement disponible. La fantaisie est
créée en contre partie de la douleur vécue tous les
jours par l'enfant. Tout ce qui est déficient et blessant devient
sublime. Des excuses sont faites ou inventées pour des comportements
inexcusables: Ma mère ne voulait pas me frapper, elle est juste
fatiguée; mon père m'aime tellement qu'il travaille très
fort pour m'acheter de belles choses et c'est pourquoi il n'est pas là.
Les parents de mon amie Mélissa
se sont divorcés quand elle a eu dix ans. Une nuit en août
où régnait une chaleur étouffante, son père
est parti de la maison avec sa camionnette sans lui dire au revoir. Elle
ne lui reparla que lorsqu'elle a eu vingt-cinq ans. Pendant trois ans après
le divorce, et le déménagement de sa famille au Wyoming,
sa mère lui disait qu'ils retourneraient en Californie un jour prochain.
Mélissa a conservé sa valise prête sous son lit; son
père lui manquait. Oubliant qu'il était parti huit à
dix mois par année et que lorsqu'il revenait, il se battait et se
chicanait avec sa mère, lisait les journaux, regardait les parties
de baseball, de basketball ou de football à la télévision
en buvant de la bière, elle le proclama son papa malgré tout
ça, roi dans son coeur. Sa mère criait et punissait et pleurait,
mais son père était gentil, son père était
généreux, son père devait la sauver de cette misère
qu'elle vivait en demeurant au Wyoming. Son père qui avait disparu
pendant quinze ans. Son parfait papa.
L'agonie d'une enfant dont
le père est partie sans dire adieu ou au revoir est insupportable.
Sa mère ne tolérait pas les émotions de Mélissa;
elle ne permettait pas qu'elle mentionne même le nom de son père.
Sans un adulte pour la réconforter, et reconnaître son droit
d'avoir de la peine et de se sentir seule et en colère. Mélissa
avait besoin de transformer son angoisse eu des émotions avec lesquelles
elle pouvait vivre.
Alors elle a créé
un monde de fantaisies dans lequel son père la désirait autant
qu'elle désirait sa présence à lui, mais à
cause de son emploi, de ses faibles ressources financières, il ne
pouvait lui écrire, l'appeler ou lui rendre visite. Mais s'il le
faisait, oh oui s'il le faisait, la vie serait alors merveilleuse. Ils
iraient surfer, manger des Cheerios, et elle n'aurait jamais à faire
son lit.
Quand nous sommes enfants,
nos parents ont les yeux clairs et la peau douce. Ils sont très
grands et forts, ils savent tout, ils sont parfaits. Les parents renforcent
cette perception en nous répétant qu'ils ont toujours raison
et que les enfants devraient être vus et non entendus. Nous apprenons
à écouter et à obéir. Personne ne nous enseigne
que nos parents sont égoïstes. Personne ne nous enseigne que
nos parents mentent. Personne ne nous enseigne qu'ils ont besoin de nous
pour devenir des êtres complets tout autant que nous avons besoin
d'eux pour nous aimer. Nous ne pouvons pas nous mettre en colère
contre nos parents; ce ne nous est pas permis. Plutôt, quand ils
se soûlent et nous blâment pour leurs comportements compulsifs
ou toxiques, ils nous disent que c'est parce que nous n'avons pas fait
la vaisselle et nous les croyons.
Quand ils nous frappent avec
des manches à balai ou des bâtons et nous disent que c'est
pour notre propre bien, nous les croyons. Quand ils entrent furtivement
dans nos chambres la nuit et mettent leurs mains sous nos pyjamas, nous
touchent à des endroits très privés et nous disent
que nous leur avons demandé de faire ça, nous les croyons.
Nous nous disons que si nous étions plus belles plus fines, que
nous n'avions pas ces taches de rousseur, que nous avions des cheveux blonds
droits au lieu de nos vulgaires cheveux bouclés bruns, si nous avions
partagé nous jouets, ne pas pleureur si souvent, dire s'il-vous-plaît
et merci, si seulement nous n'étions qui nous sommes, nos mères
seraient sobres et nos pères ne nous quitteraient pas et ne nous
reverraient pas pendant quinze ans. Si seulement nous étions minces.
Ceux d'entre nous qui sont
des outremangeurs compulsifs croient Avec la vengeance au coeur que si
nous étions minces, nos vies seraient dramatiquement différentes.
Même les personnes qui ont perdu du poids, qui ont été
minces six ou sept fois dans leurs vies persistent à croire que
lorsqu'elles seront de nouveau minces, une autre fois, et encore une autre
fois, — donnez-moi encore une autre chance, cette fois vous verrez — enfin
cette fois, elles vont être heureuses une fois pour toutes.
La fantaisie «Quand
je serai mince...» a été d'une très grande valeur
dans nos vies. Nous l'avons bâtie et érigée pour expliquer
notre immense désespoir durant notre enfance et pour prévenir
toute tentative de sa part de nous détruire. Nous avions besoin
de quelque chose, de quelqu'un chez qui nous pouvions transférer
cette responsabilité pour notre douleur.
Le problème de lâcher
prise avec notre fantaisie maintenant, c'est que sans elle, rien ne servira
de bouclier dressé entre nous et le désespoir de toute une
vie. Comme outremangeurs compulsifs, nous avons passé plusieurs
années à nous dire que nous n'étions pas aimables
parce que nous n'étions pas minces, que lorsque nous allons être
enfin minces les gens vont nous désirer, nous aimer dix fois plus
en retour de notre amour, que notre agonie va aussi disparaître.
Nous allons être enfin vengés pour toutes ces années
sans amour. Cette fantaisie était notre rempart érigé
contre la douleur; ça excusait nos parents, tout en nous donnant
l'espoir que à un moment donné — quand nous aurions perdu
du poids — nous vies allaient devenir douces comme de la soie et aussi
tendres que des lys d'eau. Mais ce n'est qu'une façon de donner
une sens à tout ça pour un enfant. Notre poids n'avait rien
à voir avec pourquoi nos parents ont abusé de nous, nous
ont laissés ou ont violés notre intimité. Nous n'avions
rien à voir avec pourquoi nos parents ont abusé de nous,
nous ont laissés ou ont violé notre intimité. Nous
croyons que nous sommes responsables en quelque sorte parce qu'en nous
blâmant ainsi pour toute cette peine, ça nous donne l'impression
d'une certaine forme et quantité de contrôle sur cette émotion.
Pendant toutes ces années
où j'ai suivi des régimes, j'ai crû que chaque problème
en particulier dans ma vie était généré par
mon poids.
Quand je marchais dans un
magasin et je trouvais pas de vêtements à ma grandeur, quand
je
m'avançais vers un groupe de personnes et que personne ne me portait
aucune attention, quand je ne pouvais décider quel emploi je pourrais
solliciter et que je me sentais paresseuse, inutile et stupide, quand je
me retrouvais seule à chaque samedi soir, je croyais que le fait
que j'étais obèse était responsable de mes malheurs.
J'ai crû que tant que je demeurais grosse, je nuisais à l'expression
de ma créativité, de moi-même, de ma beauté
personnelle. Quand je me suis devenue enfin mince, je me suis dit que ça
serait symbolique de mon désir et de ma bonne volonté de
rechercher le plaisir dans ma vie; être mince serait une affirmation
de moi-même et aux yeux du monde que même après tant
d'années, je crois finalement que je suis enfin digne d'amour.
J'étais dans l'erreur.
Être mince n'apporte que ce qu'être mince pouvait m'apporter:
Ça m'aidait à me sentir plus légère et de plus
en plus attirante à chaque jour et selon les standards de la culture.
Ça ne soignait pas mes blessures plus profondes et ne réprimait
pas les angoisses de mon enfance. Et ça ne pourra jamais le faire.
Mon amie Clara me raconta
une histoire à propos d'une de ses clientes, une enfant de huit
ans qui avait été au régime pendant deux ans et qui
avait pris quatorze livres au cours de ce processus. Au désespoir,
sa mère vint consulter Clara; Clara lui demanda qu'elle était
la nourriture préférée de sa fille. «Les M&M's»
dit la mère.
«Bien. Je veux que
vous partiez maintenant et que vous achetiez assez d'M&M's pour emplir
une taie d'oreiller. Après que vous aurez fait ça, donnez
la taie d'oreiller à votre fille et dites-lui de manger autant de
M&M's qu'elle le désire. Dès que la réserve baisse,
complétez ce qui manque. Soyez sûre qu'elle a toujours une
taie d'oreiller pleine de M&M's. Arrêtez le régime laissez-la
manger ce qu'elle veut quand elle a faim, et appelez-moi dans une semaine.»
Après avoir hurlé
d'horreur à ce qu'elle venait d'entendre et après avoir dit
à Clara que sa fille gagnerait ainsi 20 kilos, la mère sortit
à rebrousse poil du bureau de Clara, se rendit au supermarché,
et en arrivant à la maison se rendit à la lingerie.
Sa fille transporta son
oreiller d'M&M's partout avec elle pendant huit jours. Elle couchait
avec, elle le mettait à côté du bain quand elle se
lavait, elle le mettait sur une chaise quand elle regardait la télévision.
Et, bien sûr, elle se servait à pleines mains dans les M&M's
quand elle en voulait. Ce qui, les premiers jours, était très
fréquent. En fait, après que la mère eût acheté
un kilo et demi d'M&M's le troisième jour de cette expérience
très sucrée, elle était prête à poursuivre
Clara en justice. Lors d'un appel téléphonique rempli d'hystérie,
elle dit à Clara que son enfant mangeait encore plus de bonbons
qu'avant et comment devait-elle perdre du poids si ce manège continuait
de plus bel. Clara la rassura en lui disant que sa fille était en
train de revivre des années de privation et que lorsqu'elle croira,
et là vraiment croire profondément qu'elle peut manger tout
ce qu'elle veut et que sa mère n'est pas là à attendre
de lui soutirer sa taie d'oreiller, elle va relaxer et commencer à
manger parce que son estomac a faim.
Le neuvième jour,
la taie d'oreiller resta dans sa chambre. Après cinq semaines, sa
fille avait oublié les M&M's et avait perdu trois kilos.
La fantaisie du goût
des M&M's était plus enchantée que le goût lui-même
des M&M's. La fantaisie d'être mince est plus puissante que d'être
mince. La fantaisie de passer sa vie avec un partenaire qui n'est pas disponible
est plus excitante que de passer sa vie avec quelqu'un qui ne nous aime
pas.
Comme enfants nés
dans des familles dysfonctionnelles, nous avons passé nos vies à
désirer ce qui nous était interdit: l'amour. Et parce que
nous n'en recevions jamais, nous croyons encore aujourd'hui, que ce nous
est interdit. Nous marchandons avec une autorité fictive: si nous
mangeons seulement des biscuits gaufrés diététiques
et buvons des boissons protéinés, si nous nous torturons
et nous privons suffisamment, si nous privons nos corps jusqu'à
un état squelettique, alors allons-nous être les enfants aimables
que nos parents ignoraient constamment?
Nous agissons comme si nous
étions ces enfants — manipulant, attendant, nous abaissant pour
recevoir de l'amour. Nous ne sommes pas attirés pas les personnes
qui sont tendres avec nous; plutôt nous sommes attirés dans
des relations qui répètent nos blessures du passé.
Une participante dans un
atelier disait qu'elle pouvait décrire l'histoire de ses relations
en disant qu'elle a passé cinquante ans à chercher à
garder les mauvaises personnes à rester auprès d'elle.
Quand ils restent, quand
un homme marié laisse sa femme pour aller vivre avec sa maîtresse,
quand une relation qui dure depuis assez longtemps devient un couple de
colocataires qui ne partagent que les mêmes meubles, la fantaisie
est détruite. Les amoureux pour lesquels nous étions prêts
à mourir pour eux deviennent des êtres humains ordinaires
qui écrasent leurs céréales en faisant trop de bruit
et qui lâchent des pets durant leur sommeil. Ce n'est pas les Ralph
et les ergomanes et les hommes mariés que nous voulons: nous désirons
retrouver l'amour que nous n'avons pas eu de nos pères et mères.
Après une année
à faire des scènes aux aéroports lorsque Matt partait
en voyage, j'ai réalisé que ce n'était pas lui que
je voulais qui reste; je voulais que mon père reste et me protège
de ma mère. J'avais besoin de lui, et quand il est parti j''ai été
terrifiée et me suis sentie abandonnée. Si Matt demeurait
dans la maison pendant les six prochaines années, s'il n'allait
jamais à l'épicerie ou prendre une marche dans le quartier,
de ne pourrais changer la situation ou ma réaction de me sentir
terrifiée ou délaissée quand mon père est partie.
Quand j'ai arrêté d'essayer d'empêcher la mauvaise personne
de partir, et que je me suis permise de ressentir la douleur et la colère
envers la personne que je désirais au départ qu'elle reste
— la douleur que j'ai essayé d'éviter pendant trente-cinq
ans — j'ai arrêté de faire des scènes aux aéroports.
Nos fantaisies et notre désir
de ce qui nous est interdit sont liés à notre désir
d'anesthésier notre douleur et nos blessures du passé. Nous
avons investi beaucoup dans les personnes dont nous avions besoin durant
notre enfance au point d'en faire des dieux et déesses et ce stratagème
est payant pour nous. Notre désir ardent pour quelque chose que
nous ne pouvions avoir nous a donné l'espoir qu'un jour nous y aurions
accès et que nos vies seraient bien meilleures. Nos fantaisies et
notre désir ardent ont été nos amis.
Le problème de toute
fantaisie est le plus grand bénéfice que nous tirons de nos
fantaisies: ça nous empêche de vivre notre moment présent.
Mais le présent de l'ici et maintenant est bien différent
du présent d'alors, et bien que ce soit encore vrai dans le présent
d'aujourd'hui, que les gens deviennent malades, nous quittent ou meurent,
c'est aussi vrai que le moment présent est le lieu où les
coeurs sont ouverts et où l'amour entre.
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