La filière - INFO 2002
QLDNP1J
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CHAPITRE 4
DÉSIRER CE QUI EST INTERDIT

Comme pratique personnelle de méditation, je participe à des retraites de silence où il n'y a aucune parole, aucun contact visuel ou toucher qui soient permis. Pendant la première de ces retraites, je me suis sentie follement en amour avec un homme qui était à l'autre bout de la salle. À la fin de cette retraite, j'étais certaine que j'allais le marier. Pour ceux qui s'interrogent sur la possibilité de tomber en amour avec quelqu'un sans qu'aucun mot ou regard ne se soit échangé, voici une description de cette façon de courtiser quelqu'un en silence:

Jour 1:
J'arrive à l'Institut de Métaphysique situé dans un désert en Californie, me sentant soudainement pas à ma place et me demandant pourquoi j'étais rendue là. Ils m'ont donné une chambre à partager avec une femme nommée Rosalyn qui portait des pantalons  en Spandex bleu coblat et un chemisier fleurie rose et jaune. Elle faisait des bulles avec sa gomme «balloune» en défaisant ses valises.
Je pris une première fois connaissance de notre horaire, affiché devant la salle à manger: 15 heures de marche ou assis en méditation ne parlant à personne, ne regardant personne...pendant DIX JOURS. J'ai brisé le voeu de silence dès le départ et j'ai demandé à la femme qui était près de moi à ce moment si c'était une farce. J'ai décidé dès lors qu'Alexandra qui m'avait parlé de la retraite sans toutefois me mentionner l'horaire ne serait plus une amie. Même qu'elle pourrait être mon ennemie désormais. Pour toujours.

Jour 2:
Je vais aux médiations. Je choisi un coussin et une tapis de méditation de couleur assorti — rose avec un centre gris. Après quarante-cinq minutes, mon dos me fait mourir. Mes genoux me font mal. La dame en face de moi ronfle. Je veux lancer des roches à l'enseignant, dont la voix me semblait édulcorée.

Jour 3:
Je veux quitter. Je m'endors à chaque méditation. Huit jours encore de ceci — Mon Dieu. Je veux que ça se termine là. C'est ce que je désire toujours que les choses se terminent rapidement. Je vis ma vie toujours avec un pied dans la porte — au cinéma, au théâtre, dans mes relations. Ce n'est pas vraiment différent de ça. Quand est-ce que je pars? Ce n'est pas comme si les choses sont bien mieux d'où je viens peu importe où c'est que je ne peux m'empêcher de partir.

Jour 5:
C'est assommant et pénible. Mon humeur est ambivalente mais je suis toujours irritable. J'attends avec impatience la collation de 17 heures de graines de tournesol et de fruits comme si cela était supposé me sauver, mais enfin ce n'était pas ce que je désirais.

Présentement ce que je veux c'est de me sentir mieux et la nourriture ne peut me donner ça. («Vous allez voir que vous n'êtes pas plus heureux après avoir mangé qu'avant.» avait dit un des enseignants hier soir)

Jour 6:
Il y a ici un bel homme très attirant. Il a les cheveux noirs bouclés, des verres au monture de corne, des vêtements sur mesure. Un homme directement sorti de la revue Esquire. Comment devrais-je l'appeler? Robert? Non, j'ai toujours désiré avoir un Michel comme amoureux... alors ce sera Michel. Nos yeux se sont presque rencontrés hier.; «Humm, que tu es beau» ai-je alors pensé.
Je sais quels souliers il porte en période de méditation. Quelques jours encore et je saurai ce qu'il met dans son café. Un obstacle important à notre aventure romantique naissante, c'est que nous ne pouvons nous parler. Dans mes fantasmes, il me conduit jusqu'à l'aéroport; nous commençons à nous apprécier l'un l'autre énormément. Je le vois et le revois encore et encore. Oh, comme c'est beau d'être amoureuse.

Jour 7:
L'enseignant dit: «Nommez la sensation que vous ressentez dans votre corps.»
Désir ardent.
L'enseignant dit: «Où se situe-t-elle?
Dans ma poitrine.
L'enseignant dit: «De quelle couleur est-elle?»
Bleu.
L'enseignant dit: «Soyez spécifique.»
Un cordon bleu tordu d'envie au côté droit de mon coeur.
L'enseignant dit: «Qu'est-ce que ça représente?»
Un désir ardent de repos. Un désir ardent de complétude. Un désir ardent de satisfaction.
Un désir ardent d'avoir quelqu'un qui s'avance jusque dans ma poitrine et me rend toute entière, toute en harmonie et en paix.
Je ne désire jamais ce que je n'ai pas déjà.
Si je n'aime seulement ce que je désire ardemment, est-ce que j'ai confondu cet envie avec l'amour?

Jour 8:
Mon cerveau erre dans ses fantasmes comme un mendiant à la recherche de nourriture. À la collation, je rêve que je vais me rendre au Mexique avec Michel. Dès que j'ai eu terminé la collation faite de croustilles au caroube et de raisons secs, je suis presque entrée en collision avec lui sur une plage au sable noir, lui faisant l'amour sous les ailes d'un ventilateur fixé sous l'abri au toit de paille et de chaume. 
 

Jour 9:
Pendant ma méditation aujourd'hui, comme je devais «soulever-déplacer-déposer», «soulever-déplacer-déposer» d'abord un pied et puis l'autre, comme je devais augmenter ma conscience de la sensation de mon talon qui touche le sol en premier, puis me centrer su chacun des muscles que ça prend pour bouger ma jambe, pendant la méditation de l'après-midi, où je devais agrandir mon éveil de l'esprit et de me rapprocher du détachement de tout désir et des cinq obstacles, où je devais me rapprocher à petits pas vers la lumière et l'élimination de toute souffrance de tous les êtres sensibles, je me suis moi centrée sur les muscles que ça prenait à Michel pour bouger sa cuisse droite dans ses jeans bleus délavés. Mon éveil alors très fort était centré sur les mouvements des fesses de Michel qui soulevaient, déplaçaient et déposaient d'abord une jambe et puis l'autre pour monter l'escalier qui menait à la grande salle. J'augmentais mon éveil en imaginant les sensations des ses grandes mains aux poils noirs qui me caressait le visage, ses grandes lèvres en forme de coeur dans mon cou. Je sentais le battement de mon coeur dans ma poitrine quand j'imaginais qu'il me murmurait qu'il m'aimait. Je m'avançais comme ça vers l'unité universelle en mettant mon corps comme au diapason du sien, marchant tellement porche de lui que lorsqu'il faisait un pas en avant, les muscles de mes mollets étaient comme inspirés à le suivre.  Le sommet de mon cheminement vers la lumière se produisit durant la méditation du soir je marchais à côté de Michel jusqu'à l'escalier et me suis aperçue qu'il avait les yeux fermés, gardant sa main sur la rampe, à mesure qu'il soulevait, déplaçait et déposait un pied après l'autre en descendant l'escalier. Dans mon grand souci d'ouverture et d'éveil de mon esprit, je me suis mise de l'autre côté sur l'autre rampe, j'ai fermé mes yeux, et me trouva en équilibre avec ma main sur la rampe, et puis j'ai commencé à soulever, déplacer et déposer mes pieds sur les marches. Comme cela se produisait: un choc de chaleur, de la matière en contact avec la matière, la main élégante de Michel rencontra la mienne. J'ouvris mes yeux. Il ouvrit les siens. Les coins de sa bouche se tournèrent pour sourire, ses dents brillaient dans ce soir violacé. Puis il détourna ses yeux rapidement et continua son long passage vers la libération.

Jour 10:
La retraite est terminée. Nous avons brisé le silence en grand groupe.; chacun a dit son nom et devait dire deux phrases sur lui-même. Le vrai nom de Michel était Ralph Sheen. Il venait de passer six mois en retraite de méditation et doit quitter pour la Chine dans quatre mois et en attendant il va demeurer à Santa Cruz. De tous les endroits dans le monde, il va demeurer dans la même ville que moi. Cette relation devait se faire.
Ralph et moi à la plage quand le soleil couchant jette des reflets dorés et turquoises sur le sable; Ralph et moi dans mon lit de laiton avec des fenêtres françaises ouvertes pour entrevoir les pruniers en fleurs sur le patio; Ralph et moi nous tenant par la main, faisant l'amour, nous unissant dans le mariage par une cérémonie à minuit sur le bord du lac avec des milliers de chandelles flottantes derrière nous.
Mais d'abord je devais me présenter.


Ralph n'était pas marié, n'avait pas de femme dans sa vie, n'était pas alcoolique, ni ergomane, ni toxicomane. Ralph avait des fossettes et des yeux fauves. Il mettait sa main devant sa bouche quand il riait. Il soulevait son petit doigt quand il buvait d'un verre. Il disait qu'il voulait découvrir une «femme forte» qui pourrait lui montrer des parties de lui-même qu'il essayait d'éviter. Ralph était complètement accessible et disponible. Le seul problème qui se posait, c'est qu'il n'était pas du tout attiré par moi. Si vous pouvez appeler ça un problème. Moi sûrement pas. Je croyais que Ralph ne savait pas ce qu'il désirait et que c'était ma tâche de le convaincre qu'il me désirait, moi.
J'aimais le visage de Ralph. J'aimais sa démarche. J'aimais ses mains. J'aimais la façon dont les boucles de ses cheveux passait par dessus son collet. J'aimais sa voix et son rire. Tellement et tant que je désirais passer le reste de ma vie avec lui,  et je ne laisserais qui ou quoi que ce soit se mettre sur mon chemin. Et spécialement Ralph lui-même.
Sur notre chemin pour aller pique-niquer au Parc Nisene Marks, nous nous sommes arrêtés à la boulangerie Gayle's et avons beaucoup ri en choisissant quatres desserts pour nous deux: un petit gâteau à la crème, un gâteau marzipan, une mousse au chocolat et un gâteau au fromage praliné. 
Il a du bon temps avec moi. Sûrement, je suis attirante à ses yeux. Tu ne ris pas comme ça avec quelqu'un pour qui tu n'as aucun attrait. 
Après le repas principal de sandwichs au fromage et de salade aux patates, j'ai sorti les desserts. «Premièrement» dit-il, il prit le petit gâteau à la crème et lécha le bord de cette pâtisserie. «Il y a un peu de crème sur tes lèvres, lui dis-je, laisse-moi t'arranger ça — et je l'ai embrassé. Il m'a embrassé à son tour. Nous nous sommes embrassés tous les deux sur le cou, les lèvres, les mains, les yeux...
Il m'aime, tu vois? Il m'aime, nous ne pouvons embrasser quelqu'un que nous n'aimons pas, nous ne pouvons embrasser quelqu'un qui ne nous attire pas. Sa sexualité était éveillée. Je le savais. Je le savais.
Après avoir fait l'amour, Ralph dit: «Cela ne veut rien dire. Je ne sais pas encore si je suis attiré par toi, je me suis laissé emporter et c'était bien, mais ça ne veut pas vraiment dire quelque chose.»
Sûr, Ralph, bien sûr. Je sais que tu as peur d'aimer quelqu'un vraiment. Je ne sais pas pourquoi, peut-être que tu as été blessé mais peu importe ce que c'est, je comprends et je serai patiente avec toi parce que je sais que tu vas en venir à m'aimer.
Ralph me dit trois fois dans les six semaines qui suivirent qu'il ne désirait pas que devenions amoureux l'un de l'autre. Il m'a dit aussi qu'il m'aimait. Il a dit: «Si tu t'accroches un peu à ça pour l'instant, je sais que je peux apprendre. J'ai de la difficulté avec l'intimité.» Nous avons fait l'amour le jour avant son départ pour la Chine. Laisse-moi entrer a-t-il demandé, s'il te plaît, laisse-moi te pénétrer. Il n'avait qu'à le demander.
Durant les onze mois où il a été à l'étranger, Ralph m'a envoyé trois cartes postales et une lettre. Je lui ai envoyé une lettre de trente-huit pages que j'ai complété durant une période de trois mois comme si c'était mon journal. 

Je lui racontais mes marches sur la plage, les couchers de soleil, des dattes medjool que j'avais vu au marché. D'un ton doucereux, je décrivais chaque détail de ma vie sauf le fait que je l'attendais, me gavant et ruminant cette fantaisie où il passerait le reste de ma vie avec moi.
Je ne manquais pas d'attention sur le plan physique. Je ne sentais pas de manque à partager ma vie avec quelqu'un, je ne manquais même pas Ralph. Je ne le connaissais même pas assez pour qu'il me manque. J'avais ce que je voulais pour me rendre heureuse, j'avais ce qui était le plus familier chez moi: l'illusion de l'amour.


Durant son absence, j'ai déménagé dans une maison près de l'océan que j'ai décoré avec lui dans mon esprit. Des couronnes de fleurs séchées en forme de coeur, des rideaux en dentelle beige, de chandelles sur le bord de la fenêtre, des courtepointes, des paniers et des fleurs. Cela serait notre maison, je vivrais là avec lui, nous serions heureux dans cette belle maison en bois, peinte en bleu et sur le bord de la mer.
Pendant les deux ans où j'ai été amoureuse de lui, j'ai vu Ralph pendant vingt-deux jours. Il voyageait autour du monde, il allait d'une retraite de méditation à l'autre, il a vécu chez des amis à Berkeley. Il m'a dit qu'il n'était pas attiré par moi, il m'a dit qu'il ne savait pas s'il était attiré par moi, il m'a dit qu'il était attiré par moi.
À chaque fois je le revoyais, je n'ai jamais su s'il m'accueillait comme une amie, l'amour de sa vie ou une étrangère. Quand il me désignait une femme qui lui semblait attirante, je me retournais face à un fouet de quarante kilos avec les cheveux blonds peroxyde. 
Sara voulait que nous envahissions l'appartement de Ralph au beau milieu de la nuit et que nous échappions des boules de quilles sur sa tête. Elle voulait planter de grandes aiguilles dans ses yeux. Elle voulait le mutiler et l'étrangler. Elle voulait que je cesse de m'automutiler ainsi. Elle suppliait, elle criait: «Tu dois sortir de cette relation avant que tu ne perdes ce qui te reste de santé mentale. Premièrement il te dit qu'il n'est pas attiré par toi, puis il couche avec toi, puis il te dit de l'attendre, puis il te dit qu'il est attiré par toi, puis il te laisse pour un an... Il est malade, Ralph est ce petit garçon qui est malade qui pense que la femme parfaite l'attend quelque part, ce qui nous dit tout de suite qu'il ne veut pas investir dans aucune relation. Il n'est pas intéressé à chercher ou découvrir pourquoi il est ainsi fou, il ne se soucie guère ce que sa folie te fait à toi, il ne pense pas à tes émotions à toi. Tu mérites bien plus, Geneen, un partenaire qui voit combien tu es si spéciale, pas ce malade. Appelle-le et dis-lui que tu ne veux pas le revoir. Je vais composer le numéro, je vais me tenir à tes côtés quand tu vas lui dire. Fais le aujourd'hui, ici et maintenant.»
Je ne le pouvais pas. Je ne voulais pas. Je croyais faussement que Ralph était ma seule chance de bonheur et que si je le laissais aller, je serais remplie de désespoir et de peur des monstres cauchemardesques aux yeux creux et aux mains vides. Je devais l'avoir, et c'était ça que j'avais décidé. Personne ne pouvait me convaincre  que j'étais dans l'erreur. 

Je lui pardonnais son absence, sa négligence envers moi, son manque de gentillesse à mon égard. Il n'avait pas besoin de me demander pardon, je le pardonnais déjà. Je crois que j'avais besoin de lui pour être pleinement vivante. C'était comme si quelqu'un tournait le bouton «vibration» quand il entrait dans la pièce; ce qui apparaissait fade et ennuyant avec lui devenait miraculeux avec lui présent. La couleur, le goût, les sons, les fleurs, les oiseaux, la crème glacée. La place en moi où séjournait le rire et la beauté était identifiée avec son nom sur un écriteau. Avec Ralph tout était possible, sans lui, rien. Avec Ralph, je me sentais en sécurité. Quand je n'étais pas avec Ralph, j'étais seule, peu importe qui était avec moi.
Je ne répondais pas à Sara quand elle me criait quelque chose comme: «Si ça c'est la sécurité, alors qu'est-ce que l'insécurité? Je devais me protéger, protéger Ralph de ses récriminations. Je ne voulais me mettre à penser à pourquoi il laissait passer des semaines sans m'appeler, pourquoi il ne parlait pas de moi à ses amis.
Je m'accrochais à des moments passés avec lui, de doux moments. Ralph et moi au resto «chez Adelita» à mon anniversaire, mangeant des tortillas et des enchiladas, nous tenant main dans la main. Ralph disant «Tu es tout ce que je veux». Ralph et moi sur le lit une belle journée chaude de l'été, regardant des peintures de Georgia O'Keefe; il se tournait vers moi et disait: «C'est tellement une grande joie d'être avec toi.» Moments digne d'un caméo.
 À la fin de notre deuxième année ensemble, Ralph a été accepté sur un cours de fine cuisine à Berkeley. Nous étions assis dans la cour arrière quand il me dit qu'il déménageait. «Je vais aller à Berkeley, dit-il, et je ne crois pas que je vais revenir te rendre visite, ni ça ne semble pas me faire de différence si tu ne viens pas me visiter toi-même.» 
Je le fixais dans les yeux, sans comprendre. Il ne dit pas ça vraiment. Il ne pense pas ce qu'il vient de dire. Il me fait une farce. Deux ans à vivre ma vie autour de cet homme et il me dit que ça ne lui fait pas aucune différence qu'on se revoit ou non?
«Dis-moi ça encore une fois. Répète-moi ce que tu viens de me dire» lui ai-je dit.
Il me répéta ça: «Je déménage à Berkeley et je ne crois pas que nous devrions penser nous revoir.»
«Toi le <schmuck> — sors de ma maison.»
Ralph me regarda stupéfait. «Je veux encore être ton ami.» dit-il. «C'est ce qui m'a toujours intéressé, ton amitié. Mais je ne pense pas que justement nous devrions faire des efforts dans cette direction. Je veux t'expliquer, que si nous devions nous rencontrer par hasard, je serais toujours intéressé parce qui se passe dans ta vie et ce qui t'arrive.»
«Sors.» Mon visage était rouge, ma voix fébrile. Je me suis avancée jusqu'à la porte d'entrée où il avait accroché là, une couronne en forme de coeur, j'ai ouvert la porte et me tourna vers lui. Il sourit. J'ai cligné des yeux. 
Et il me quitta.



 

Ce n'était pas une force intérieure qui me permettait de dire à Ralph de sortir; ce n'était pas parce que je ne le désirais pas ou que je ne l'aimais pas, et ce n'était certainement pas parce que je croyais que je méritais mieux que ça. Il n'y avait simplement aucune façon de placer cette phrase en accord avec le sentiment qu'il représentait dans mes fantaisies que j'avais entretenues depuis deux ans. 
Dans ma fantaisie, Ralph avait besoin de temps. Je lui avais donné des années. Dans ma fantaisie, Ralph m'aimait mais avait besoin d'explorer ses peurs qu'engendrait chez lui l'intimité. Je l'avais encouragé à commencer une psychothérapie, et après quelques résistances, il avait découvert un thérapeute qu'il aimait. Dans ma fantaisie, la thérapie l'aurait aidé que bien qu'il pouvait vivre des problèmes de contrôle ou d'abandon, il y avait une femme — moi — qui, à cause de sa perspicacité et de sa patience, le comprenait et attendait doucement qu'il l'apprécie et la reconnaisse comme son idéal.
Dans ma fantaisie, l'homme qui ne portait aucune attention au désespoir que son départ créait dans la vie d'une enfant qu'il abandonnait, finissait par avoir de la sollicitude et par s'occuper d'elle. Et il restait avec elle. Il restait, il restait là, il restait là finalement.
Je dis à Ralph de quitter parce que je reconnaissais qu'il m'avait déjà quitté.


Je savais que ma liaison avec Ralph représentait un conflit inconscient et très fort, mais je n'avais pas d'idée ce que c'était et je me sentais impuissante à faire quoi que ce soit pour cesser tout ça. Pendant ces deux ans, je me suis sentie comme si j'étais une marionnette, obéissant aux commandes sur mes ficelles qui m'étaient familières mais qui n'étaient plus authentiques. Mes mots semblaient préparés d'avance, mes actions semblaient rigides comme si mes membres étaient de bois, et malgré tout ça, j'ai plongé dans ce rôle avec un abandon féroce, comme si d'être avec Ralph était une question de vie ou de mort. Comme si j'étais une enfant et comme s'il était un adulte de qui je dépendais pour ma survie.
Les enfants doivent nier et ignorer ce qui leur cause de la souffrance. Les enfants doivent s'accrocher affectueusement à ceux qui les abusent, parce que s'ils avaient un choix entre une personne abusive et une non abusive, mais ils n'ont pas le choix. La différence entre quelqu'un et pas personne qui prend soin de lui est la différence entre la vie et la mort pour un enfant. Les enfants doivent toujours être très loyaux, patients, souples, habiles à pardonner, et prêts à subir des atrocités et des abus sans presque jamais dire non. Les enfants doivent se construire des fantaisies élaborées qui transforment les abuseurs en personnes qui les aiment et les adorent. À cause de cette habileté à se créer de telles fantaisies — et de croire que l'objet de ces fantaisies est vrai ou un jour sera vrai — les enfants peuvent endurer toutes ces souffrances.
Si un parent est absent, non disponible, abusif ou mort, c'est extraordinairement très utile et souvent nécessaire de se créer un mode de fantaisies ou le parent ou toute figure parentale est vivante, disponible et aimante. 

La nature précise de la fantaisie dépend des raisons qui font que la fantaisie est nécessaire: si un père est violent, il peut alors être transformé et devenir imbu de tendresse; si la mère est fréquemment absente, elle va devenir complètement disponible. La fantaisie est créée en contre partie de la douleur vécue tous les jours par l'enfant. Tout ce qui est déficient et blessant devient sublime. Des excuses sont faites ou inventées pour des comportements inexcusables: Ma mère ne voulait pas me frapper, elle est juste fatiguée; mon père m'aime tellement qu'il travaille très fort pour m'acheter de belles choses et c'est pourquoi il n'est pas là. 


Les parents de mon amie Mélissa se sont divorcés quand elle a eu dix ans. Une nuit en août où régnait une chaleur étouffante, son père est parti de la maison avec sa camionnette sans lui dire au revoir. Elle ne lui reparla que lorsqu'elle a eu vingt-cinq ans. Pendant trois ans après le divorce, et le déménagement de sa famille au Wyoming, sa mère lui disait qu'ils retourneraient en Californie un jour prochain. Mélissa a conservé sa valise prête sous son lit; son père lui manquait. Oubliant qu'il était parti huit à dix mois par année et que lorsqu'il revenait, il se battait et se chicanait avec sa mère, lisait les journaux, regardait les parties de baseball, de basketball ou de football à la télévision en buvant de la bière, elle le proclama son papa malgré tout ça, roi dans son coeur. Sa mère criait et punissait et pleurait, mais son père était gentil, son père était généreux, son père devait la sauver de cette misère qu'elle vivait en demeurant au Wyoming. Son père qui avait disparu pendant quinze ans. Son parfait papa.
L'agonie d'une enfant dont le père est partie sans dire adieu ou au revoir est insupportable. Sa mère ne tolérait pas les émotions de Mélissa; elle ne permettait pas qu'elle mentionne même le nom de son père. Sans un adulte pour la réconforter, et reconnaître son droit d'avoir de la peine et de se sentir seule et en colère. Mélissa avait besoin de transformer son angoisse eu des émotions avec lesquelles elle pouvait vivre. 
Alors elle a créé un monde de fantaisies dans lequel son père la désirait autant qu'elle désirait sa présence à lui, mais à cause de son emploi, de ses faibles ressources financières, il ne pouvait lui écrire, l'appeler ou lui rendre visite. Mais s'il le faisait, oh oui s'il le faisait, la vie serait alors merveilleuse. Ils iraient surfer, manger des Cheerios, et elle n'aurait jamais à faire son lit.
Quand nous sommes enfants, nos parents ont les yeux clairs et la peau douce. Ils sont très grands et forts, ils savent tout, ils sont parfaits. Les parents renforcent cette perception en nous répétant qu'ils ont toujours raison et que les enfants devraient être vus et non entendus. Nous apprenons à écouter et à obéir. Personne ne nous enseigne que nos parents sont égoïstes. Personne ne nous enseigne que nos parents mentent. Personne ne nous enseigne qu'ils ont besoin de nous pour devenir des êtres complets tout autant que nous avons besoin d'eux pour nous aimer. Nous ne pouvons pas nous mettre en colère contre nos parents; ce ne nous est pas permis. Plutôt, quand ils se soûlent et nous blâment pour leurs comportements compulsifs ou toxiques, ils nous disent que c'est parce que nous n'avons pas fait la vaisselle et nous les croyons.

Quand ils nous frappent avec des manches à balai ou des bâtons et nous disent que c'est pour notre propre bien, nous les croyons. Quand ils entrent furtivement dans nos chambres la nuit et mettent leurs mains sous nos pyjamas, nous touchent à des endroits très privés et nous disent que nous leur avons demandé de faire ça, nous les croyons. Nous nous disons que si nous étions plus belles plus fines, que nous n'avions pas ces taches de rousseur, que nous avions des cheveux blonds droits au lieu de nos vulgaires cheveux bouclés bruns, si nous avions partagé nous jouets, ne pas pleureur si souvent, dire s'il-vous-plaît et merci, si seulement nous n'étions qui nous sommes, nos mères seraient sobres et nos pères ne nous quitteraient pas et ne nous reverraient pas pendant quinze ans. Si seulement nous étions minces.
Ceux d'entre nous qui sont des outremangeurs compulsifs croient Avec la vengeance au coeur que si nous étions minces, nos vies seraient dramatiquement différentes.  Même les personnes qui ont perdu du poids, qui ont été minces six ou sept fois dans leurs vies persistent à croire que lorsqu'elles seront de nouveau minces, une autre fois, et encore une autre fois, — donnez-moi encore une autre chance, cette fois vous verrez — enfin cette fois, elles vont être heureuses une fois pour toutes.
La fantaisie «Quand je serai mince...» a été d'une très grande valeur dans nos vies. Nous l'avons bâtie et érigée pour expliquer notre immense désespoir durant notre enfance et pour prévenir toute tentative de sa part de nous détruire. Nous avions besoin de quelque chose, de quelqu'un chez qui nous pouvions transférer cette responsabilité pour notre douleur.
Le problème de lâcher prise avec notre fantaisie maintenant, c'est que sans elle, rien ne servira de bouclier dressé entre nous et le désespoir de toute une vie. Comme outremangeurs compulsifs, nous avons passé plusieurs années à nous dire que nous n'étions pas aimables parce que nous n'étions pas minces, que lorsque nous allons être enfin minces les gens vont nous désirer, nous aimer dix fois plus en retour de notre amour, que notre agonie va aussi disparaître. Nous allons être enfin vengés pour toutes ces années sans amour. Cette fantaisie était notre rempart érigé contre la douleur; ça excusait nos parents, tout en nous donnant l'espoir que à un moment donné — quand nous aurions perdu du poids — nous vies allaient devenir douces comme de la soie et aussi tendres que des lys d'eau. Mais ce n'est qu'une façon de donner une sens à tout ça pour un enfant. Notre poids n'avait rien à voir avec pourquoi nos parents ont abusé de nous, nous ont laissés ou ont violés notre intimité. Nous n'avions rien à voir avec pourquoi nos parents ont abusé de nous, nous ont laissés ou ont violé notre intimité. Nous croyons que nous sommes responsables en quelque sorte parce qu'en nous blâmant ainsi pour toute cette peine, ça nous donne l'impression d'une certaine forme et quantité de contrôle sur cette émotion. 
Pendant toutes ces années où j'ai suivi des régimes, j'ai crû que chaque problème en particulier dans ma vie était généré par mon poids. 

Quand je marchais dans un magasin et je trouvais pas de vêtements à ma grandeur, quand je m'avançais vers un groupe de personnes et que personne ne me portait aucune attention, quand je ne pouvais décider quel emploi je pourrais solliciter et que je me sentais paresseuse, inutile et stupide, quand je me retrouvais seule à chaque samedi soir, je croyais que le fait que j'étais obèse était responsable de mes malheurs. J'ai crû que tant que je demeurais grosse, je nuisais à l'expression de ma créativité, de moi-même, de ma beauté personnelle. Quand je me suis devenue enfin mince, je me suis dit que ça serait symbolique de mon désir et de ma bonne volonté de rechercher le plaisir dans ma vie; être mince serait une affirmation de moi-même et aux yeux du monde que même après tant d'années, je crois finalement que je suis enfin digne d'amour.
J'étais dans l'erreur. Être mince n'apporte que ce qu'être mince pouvait m'apporter: Ça m'aidait à me sentir plus légère et de plus en plus attirante à chaque jour et selon les standards de la culture. Ça ne soignait pas mes blessures plus profondes et ne réprimait pas les angoisses de mon enfance. Et ça ne pourra jamais le faire.


Mon amie Clara me raconta une histoire à propos d'une de ses clientes, une enfant de huit ans qui avait été au régime pendant deux ans et qui avait pris quatorze livres au cours de ce processus. Au désespoir, sa mère vint consulter Clara; Clara lui demanda qu'elle était la nourriture préférée de sa fille. «Les M&M's» dit la mère.
«Bien. Je veux que vous partiez maintenant et que vous achetiez assez d'M&M's pour emplir une taie d'oreiller. Après que vous aurez fait ça, donnez la taie d'oreiller à votre fille et dites-lui de manger autant de M&M's qu'elle le désire. Dès que la réserve baisse, complétez ce qui manque. Soyez sûre qu'elle a toujours une taie d'oreiller pleine de M&M's. Arrêtez le régime laissez-la manger ce qu'elle veut quand elle a faim, et appelez-moi dans une semaine.»
Après avoir hurlé d'horreur à ce qu'elle venait d'entendre et après avoir dit à Clara que sa fille gagnerait ainsi 20 kilos, la mère sortit à rebrousse poil du bureau de Clara, se rendit au supermarché, et en arrivant à la maison se rendit à la lingerie. 
Sa fille transporta son oreiller d'M&M's partout avec elle pendant huit jours. Elle couchait avec, elle le mettait à côté du bain quand elle se lavait, elle le mettait sur une chaise quand elle regardait la télévision. Et, bien sûr, elle se servait à pleines mains dans les M&M's quand elle en voulait. Ce qui, les premiers jours, était très fréquent. En fait, après que la mère eût acheté un kilo et demi d'M&M's le troisième jour de cette expérience très sucrée, elle était prête à poursuivre Clara en justice. Lors d'un appel téléphonique rempli d'hystérie, elle dit à Clara que son enfant mangeait encore plus de bonbons qu'avant et comment devait-elle perdre du poids si ce manège continuait de plus bel. Clara la rassura en lui disant que sa fille était en train de revivre des années de privation et que lorsqu'elle croira, et là vraiment croire profondément qu'elle peut manger tout ce qu'elle veut et que sa mère n'est pas là à attendre de lui soutirer sa taie d'oreiller, elle va relaxer et commencer à manger parce que son estomac a faim.

Le neuvième jour, la taie d'oreiller resta dans sa chambre. Après cinq semaines, sa fille avait oublié les M&M's et avait perdu trois kilos.



La fantaisie du goût des M&M's était plus enchantée que le goût lui-même des M&M's. La fantaisie d'être mince est plus puissante que d'être mince. La fantaisie de passer sa vie avec un partenaire qui n'est pas disponible est plus excitante que de passer sa vie avec quelqu'un qui ne nous aime pas.
Comme enfants nés dans des familles dysfonctionnelles, nous avons passé nos vies à désirer ce qui nous était interdit: l'amour. Et parce que nous n'en recevions jamais, nous croyons encore aujourd'hui, que ce nous est interdit. Nous marchandons avec une autorité fictive: si nous mangeons seulement des biscuits gaufrés diététiques et buvons des boissons protéinés, si nous nous torturons et nous privons suffisamment, si nous privons nos corps jusqu'à un état squelettique, alors allons-nous être les enfants aimables que nos parents ignoraient constamment?
Nous agissons comme si nous étions ces enfants — manipulant, attendant, nous abaissant pour recevoir de l'amour. Nous ne sommes pas attirés pas les personnes qui sont tendres avec nous; plutôt nous sommes attirés dans des relations qui répètent nos blessures du passé.
Une participante dans un atelier disait qu'elle pouvait décrire l'histoire de ses relations en disant qu'elle a passé cinquante ans à chercher à garder les mauvaises personnes à rester auprès d'elle. 
Quand ils restent, quand un homme marié laisse sa femme pour aller vivre avec sa maîtresse, quand une relation qui dure depuis assez longtemps devient un couple de colocataires qui ne partagent que les mêmes meubles, la fantaisie est détruite. Les amoureux pour lesquels nous étions prêts à mourir pour eux deviennent des êtres humains ordinaires qui écrasent leurs céréales en faisant trop de bruit et qui lâchent des pets durant leur sommeil. Ce n'est pas les Ralph et les ergomanes et les hommes mariés que nous voulons: nous désirons retrouver l'amour que nous n'avons pas eu de nos pères et mères.


Après une année à faire des scènes aux aéroports lorsque Matt partait en voyage, j'ai réalisé que ce n'était pas lui que je voulais qui reste; je voulais que mon père reste et me protège de ma mère. J'avais besoin de lui, et quand il est parti j''ai été terrifiée et me suis sentie abandonnée. Si Matt demeurait dans la maison pendant les six prochaines années, s'il n'allait jamais à l'épicerie ou prendre une marche dans le quartier, de ne pourrais changer la situation ou ma réaction de me sentir terrifiée ou délaissée quand mon père est partie. Quand j'ai arrêté d'essayer d'empêcher la mauvaise personne de partir, et que je me suis permise de ressentir la douleur et la colère envers la personne que je désirais au départ qu'elle reste — la douleur que j'ai essayé d'éviter pendant trente-cinq ans — j'ai arrêté de faire des scènes aux aéroports.


Nos fantaisies et notre désir de ce qui nous est interdit sont liés à notre désir d'anesthésier notre douleur et nos blessures du passé. Nous avons investi beaucoup dans les personnes dont nous avions besoin durant notre enfance au point d'en faire des dieux et déesses et ce stratagème est payant pour nous. Notre désir ardent pour quelque chose que nous ne pouvions avoir nous a donné l'espoir qu'un jour nous y aurions accès et que nos vies seraient bien meilleures. Nos fantaisies et notre désir ardent ont été nos amis.
Le problème de toute fantaisie est le plus grand bénéfice que nous tirons de nos fantaisies: ça nous empêche de vivre notre moment présent. Mais le présent de l'ici et maintenant est bien différent du présent d'alors, et bien que ce soit encore vrai dans le présent d'aujourd'hui, que les gens deviennent malades, nous quittent ou meurent, c'est aussi vrai que le moment présent est le lieu où les coeurs sont ouverts et où l'amour entre.

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Traduits et adaptés par Gilles Vinet, Au Centre de la Vie
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