Matt et moi revenions d'un
voyage et nous nous sommes bagarrés. Mes valises étaient
ouvertes dans le bureau et mes vêtements, mes livres et papiers de
toutes sortes étaient étalés partout. Dans la cuisine,
sur le comptoir, il y avait un chaudron au fond brûlé la veille
de notre départ et qui était maintenant rempli d'eau trouble.
La mosaïque de toutes ces tâches non terminées et de
ces décisions à moitié prises laissés derrière
avant de partir, me dépassait. À l'intérieur de trente
minutes depuis mon retour à la maison, je voulais ramper pour sortir
de ma vie.
Matt, d'un autre côté,
était radieux. Quand il entra dans son bureau à lui, ses
valises étaient ouvertes, lui aussi, ses vêtements, ses livres
et papiers jonchaient chaque pouce de son espace de travail, et lui, il
s'était allongé dans sa causeuse en cuir gris, ses pieds
reposant sur ses chemises qui étaient tombés de sa commode,
riant, tout en parlant au téléphone. Blanchon, notre matou
aux yeux croches de 7 kilos, ronronnait couché sur ses cuisses.
«Merci», disait
Matt. «C'est merveilleux d'être de retour, Et ça fait
du bien de savoir que j'ai manqué à quelqu'un durant mon
absence.» Il me jeta un regard qui voulait dire: Est-ce que tu veux
me parler? Je lui dis non avec ma tête. Il murmura quelques mots
comme «Juste quelques minutes». Et je lui répondis:
«C'est beau.»
Mais ce n'était pas
si beau que ça. En fermant la porte de sa chambre, j'ai décidé
que je vivais avec un drôle de numéro qui niait ses émotions.
Et s'il y a quelque chose que je ne peux sentir, je ruminais en moi, c'est
quelqu'un qui dit qu'il est heureux au beau milieu de circonstances accablantes.
Ça me rend folle. Ça me ramène dans ma famille chez
moi, disant à mon père qu'il y a quelque chose qui ne va
pas et il me dit alors en riant, non mon chou, non ma «pitoune»,
non mon coeur, il n'y a rien qui ne marche, tout va bien entre ta mère
et moi. par le temps où Matt lâcha le téléphone,
j'avais monté le tout en épingle pour finir par me mettre
tout dans un état frénétique.
«Je ne peux croire
que tu es assis là, les pieds sur le bureau, comme s'il n'y avait
rien à faire ici. Pourquoi pas quelque chose comme la poste, le
jardin, le verre que nous avons oublié de mettre à la récupération,
le chaudron dans l'évier? Partout il y a plein de choses à
faire et tu es juste bien assis dans ton bureau la porte fermée,
trouvant ça très drôle dans ton petit monde à
toi comme si c'était le Mardi gras.»
Le coin des yeux de Matt
se plissa. Je savais qu'il arborait dans son visage un demi sourire. Ma
mère me disait habituellement de m'enlever ce sourire de la face
ou elle m'enverrait une claque qui m'amenerait directement au milieu de
la semaine prochaine.
«Qu'est-ce qui est
si drôle?» lui ai-je demandé. «J'haïs ça
quand tu ris de moi de même.» — «Quel âge as-tu
là, là maintenant?» me demanda-t-il.
Cette question devait être
le signal, que nous avions préalablement convenu, que quelque chose
issu de mon enfance semblait avoir déclencher un retour en arrière
dans cette enfance douloureuse.
Je n'achetais pas ça.
Cette fois, j'avais décidé que j'avais raison et qu'il avait
tort et toute personne qui a les deux pieds bien ancrés dans la
réalité seraient d'accord avec moi.
«Quelle question stupide.
Quel âge as-tu présentement?» je lui ai renvoyé.
«Punky chérie,
dit-il doucement, te rappelles-tu que je suis ton ami pas ton ennemi? Si
tu es bouleversée, tu peux me le dire c'est tout.. Dis-moi que tu
as besoin d'aide. Dis-moi ce que je peux faire. Tu n'as pas à me
tasser.»
«Tu n'es pas mon ami.
(J'avais six ans; c'était l'été. Nancy et moi étions
assises sur le toit de l'appentis de notre maison sur la 18e avenue, après
avoir joué une partie de «potsie». Nancy avait des cheveux
frisés naturels qui tombaient sur son dos en boucles noir jais avec
des accroches-coeur autour de son visage et sur sa robe striée sans
manches. Elle me dit: «Mon anniversaire s'en vient en avril et le
tien en août. Je suis plus vieille que toi et j'ai connu ta mère
avant toi. Ce n'était pas juste, elle était ma mère
à moi, comment ça se fait qu'elle ne m'a jamais dit qu'elle
avait connu Nancy avant de me connaître moi? J'ai dévisagé
Nancy. Je souhaitais être Nancy. Je souhaitais avoir de beaux cheveux
noirs bouclés comme elle. Je souhaitais avoir connu ma mère
avant elle. J'ai pensé assez longtemps pour me revenger sur elle.
Finalement je lui ai dit: «Ok, l'intelligente, tu peux avoir connu
ma mère comme tu le dis avant moi, mais puisque tu es née
avant moi, tu vas aussi mourir avant moi.»
«Je ne vais pas mourir.»
«Tu vas mourir.»
«Je ne vais pas mourir.»
«Tu vas mourir.»
«Tu n'es plus mon
ami.» lui ai-je dit, mettant fin à cette argumentation du
coup.)
«Je ne suis pas ton
ami?» Matt me demandait tout à fait incrédule devant
tout ça. «Tu te rends la vie bien difficile. Même là
avec quelqu'un qui t'aime plus que qui que ce soit ne t'a aimé,
tu insistes pour vivre ça toute seule parce que tu es faite forte.»
J'ouvris la bouche pour
dire que mon ami ne se serait pas assis comme ça dans son bureau
riant alors que moi je suis là avec les chaudrons brûlés
et la correspondance qui a pris du volume, mais je perds du terrain; les
mots en sortent tout mêlés. À la place, je dis: «Je
ne sais pas comment demander de l'aide quand je me sens seule.Je te tasse
de mon chemin parce que je crois que tu es déjà parti et
je ne veux pas avoir l'air d'une idiote qui appelle à l'aide quelqu'un
qui ne l'aime pas. Si je crois que je le pouvais — si à ce moment,
je croyais que tu m'aimes et que tu désires m'aider — je ne te tasserais
pas ainsi.»
«Tu sais que je t'aimais
il y a à peine une heure.» Puis soudainement, tu crois que
ne t'aime plus.»
Je lui fis signe que oui,
les pleurs étouffés au niveau de la gorge. Si je parle maintenant,
je sais que les mots qui vont en sortir avec le même ton accusateur
avec lequel j'avais entendu Sasha, qui avait trois ans, dire à Sara,
avec des pleurs qui tombaient abondamment de ses joues: «Tu as mangé
la tête de ce bison (un biscuit) et maintenant il ne peut voir où
il va.»
En même temps j'étais
sidéré et me sentais seule. Je ne voulais faire accroire
que je me sentais bien. Dès que Matt répète ce qu'il
m'a entendu dire, ça sonne comme ridicule et je sens aussi que c'est
la vérité.
Être capable de passer
d'une apparente solide confiance en soi à une désolation
ultime dans le temps que ça prend à une étoile filante
pour traverser le ciel est un de symptômes de vivre dans un corps
d'adulte et en même temps de faire des expériences à
travers la coquille déjà brisée de notre enfance.
Ça me semblait ainsi
quand j'étais enfant où un moment tout était beau
et où le moment suivant tout s'écroulait. Le mardi je pouvais
dire à ma mère: «Veux-tu m'aider maman à faire
mes devoirs?» Et elle me répondait: «Oui, ma chérie.»
Le mercredi, je pouvais dire: «Veux-tu m'aider ma petite maman à
faire mes devoirs?» et elle me répondait alors: «Pourquoi
ne peux-tu pas le faire toute seule? Pourquoi me demandes-tu toujours de
t'aider? Ne peux-tu voir que je suis occupée? Ne penses-tu toujours
qu'à toi? Quelquefois elle me giflait au visage. Je passais des
heures dans ma chambre à me demander ce que j'avais fait, et me
demandant pourquoi je pensais toujours à moi en premier et pourquoi
je ne faisais pas plus attention à elle; je me haïssais. Une
nuit, j'ai essayé de m'enlever tous les cheveux de la tête
en tirant dessus. J'étais imbécile et grosse et égoïste
et je voulais me faire mal.
Julie, une femme dans un
atelier, raconte cette histoire à propos de son père qui
a quitté le domicile familial quand elle avait cinq ans et sa mère
qui l'avait amené à Miami pour recommencer une nouvelle vie.
Une vie dans laquelle on ne parle jamais de divorce et dans laquelle une
jeune femme monoparentale était quelque chose de pas attirant ou
qui n'était pas acceptable socialement. Alors sa mère mentait
à ses amis et disait qu'elle avait déménagée
à Miami seule et sans enfant. Julie ne pouvait répondre au
téléphone, ne pouvait aller se promener en public avec sa
mère. Quand elle désobéissait, elle était punie
sévèrement, envoyer à sa chambre sans souper, ni câlins,
ni contes pour s'endormir. Julie grandit ainsi en croyant que si elle faisait
un mauvais choix, un mauvais geste, dire la mauvaise parole, que si elle
agissait d'une façon qui ne plaisait pas à son professeur,
à son amie ou à son amoureux, elle serait punie. Après
cinquante ans, elle essayait encore malgré tout d'être parfaite.
Elle ne voulait pas aller se coucher sans câlins.
Le syndrome du «mauvais
choix» n'est pas quelque chose que nous faisons; c'est une façon
d'être. Tous nos mots et nos gestes sont imprégnés
d'une certaine urgence et de cette impression que notre avenir dépend
que nous fassions la bonne chose au bon moment, et c'est là maintenant
que ça se passe. Si nous faisons une erreur, nous allons tout ruiner.
Le monde est divisé en deux les bons et les méchants, le
bien et le mal, le noir et le blanc. Il n'y a pas de place pour les gris,
rien d'entre-les-deux; il n'y a pas de place pour aucun paradoxe; il n'y
a pas de passé, et pas de pitié. Si nous demandons pour de
l'aide pour nos devoirs la mauvaise soirée, si nous ramassons le
téléphone quand nous sommes supposés ne pas le faire,
nous ne serons pas pardonnés pour cela. Si nous ne sommes pas parfaits,
nous sommes méchants. Et si nous sommes méchants nous sommes
terribles. Les jugements sont impitoyables.
Quand nous grandissons croyant
que nous allons être aimés en fonction de ce que nous faisons,
non pour ce que nous sommes, nous croyons que notre survie dépend
vraiment de ce que nous fassions de bons choix, la bonne chose. Si nous
faisons de mauvais choix, nous allons croire que nous allons en mourir.
Le syndrome du mauvais choix,
mauvais geste est une description d'une réaction à une émotion,
un événement, une personne qui à ce moment précis
semble que tout «beigne», que tout est beau, et qu'au moment
suivant il n'y a rien, pas une seule chose qui est bien, ou bonne dans
notre monde. Le syndrome du mauvais choix est une description de qui se
passe en nous quand nous avons l'air d'un adulte très confiant en
lui-même à un moment et d'une enfant terrifiée à
un autre moment donné, très rapproché du précédent.
Vous vous levez le matin
confiant qu'aujourd'hui va être une journée où vous
allez peser un kilo en moins, même mieux qu'hier quand vous avez
perdu plus qu'un demi kilo; vous mettez vos pantalons de la grandeur moyenne,
pas les plus petits qui sont dans votre garde-robe ni les plus grands non
plus. Vous vous apercevez que la fermeture éclair monte facilement
avec même la largeur d'un pouce d'espace libre, ce qui est bien différent
d'il y a deux semaines quand vous deviez vous forcer pour entrer dedans
et retenir votre souffle toute la journée, respirant par petites
inspirations pour empêcher les bouton de jaillir de la fermeture
et vous rappelant cette inconfortable sensation d'être ainsi pressée
à mort. Vous avez mangé un oeuf poché sur une toast
sèche pour déjeuner et une pomme pour la collation ce matin-là.
Au dîner, vous avez mangé un morceau de poulet froid, rôti
sans la peau et trois tranches de tomates, tout en vous félicitant
pour avoir bien agi, pour le poids que vous avez perdu. Vous vous récompensez
de ces privations que vous avez vécues en voyant comment les changements
qui se sont produits chez vous en ce qui concerne la minceur provoquent
les regards dès que vous entrez dans la pièce. Toutes les
têtes se tournent à mesure que des gens qui ne s'y attendaient
pas sont jetés en bas de leurs chaises, tellement surpris par la
beauté de votre sourire, de vos yeux et de la souplesse de votre
corps. Aujourd'hui, vous vous dites peut-être, c'est une bonne journée
pour aller magasiner, pour aller essayer des vêtements neufs, pour
voir quelle allure des vêtements plus petits vous donneraient. Alors
vous embarquez dans vitre voiture et vous commencez par vous rendre à
votre magasin favori, mais comme vous arrivez à un feu rouge, vous
vous apercevez qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Quelque chose tire
en dedans. Vous ne pouvez lui donner un nom, mais assis là, ça
grandit devenant de plus en plus oppressant jusqu'à croire que vous
allez suffoquer sous le poids que ça exerce sur vous. Vous avez
de la difficulté à respirer, la panique augmente et vous
voulez qu'elle cesse, et vous commencez à penser aux éclairs
de chocolat à la pâtisserie juste à côté
de votre boutique favorite. Soudainement vous sentez quelque soulagement.
Quelque chose peut faire disparaître une telle sensation. Vous n'avez
pas à tomber en pièces. Vous n'allez pas suffoquer. Avec
la détermination d'un samouraï, vous stationnez l'auto avec
précision, click, click, click font vos souliers sur les pavés.
Vous jetez un regard à
l'homme aux lunettes de couleur coquille de tortue qui passe près
de vous à gauche mais vous ne le voyez pas vraiment, vous ne voyez
plus rien, votre esprit est comme un large faisceau d'un laser d'une préoccupation
intense.Vous voulez de la nourriture. Puis vous êtes finalement debout
devant l'étalage vitré, vous vous entendez commander pas
un mais quatre éclairs, cinq biscuits et un gâteau marzipan.
Vous marmottez quelque chose comme vous avez un party en passant à
la caisse pour payer pour ce soulagement et vous quittez. Click, click,
click sur les pavés de nouveau, le bruit de la portière qui
s'ouvre, le son sourd lorsqu'elle est lancée assez fort pour qu'elle
se ferme te là finalement, vous êtes seul avec votre remède
pour vous soulager. Rapidement, frénétiquement, et sans les
goûter, vous aspirez deux éclairs. À une vitesse moins
grande, vous avalez la troisième. Votre estomac est plein; vous
pouvez sentir la crème fouettée qui se loge entre vos côtes,
et vous apercevoir que vos pantalons sont plus serrés tout à
coup. Oh shit! Vous avez tout saboté. Oui merde, vous savez
que vous avez tout fait sauter. Vous alliez bien, tellement bien, 60 jours
à manger du poulet cuit sans la peau sur une toast sèche
et vous avez tout fait sauter en une après-midi. Dix minutes, Dix
vilaines minutes et soixante jours perdus. Dix vilaines minutes et toute
votre vie est en ruines. Pourquoi êtes-vous aller à
la pâtisserie? Pourquoi ne pouviez-vous pas juste entrer dans la
boutique de vêtements? Pourquoi ne pouvez-vous pas agir comme il
le faut? Vous saviez que ce ne valait pas la peine d'essayer de perdre
du poids, vous le saviez ça depuis longtemps, vous ne devriez
pas avoir pensé même à essayer. Vous pouvez sentir
votre peau qui s'étire dès maintenant, pendant cette seconde
même, notre estomac devient de plus en plus grand, ce ne donne rien
d'essayer de contrôler votre poids, vous pouvez tout aussi bien tout
laisser tomber. Juste de la même manière que vous abandonnez
tout ce que vous entreprenez.
Nous mangeons de la même
façon que nous vivions. Ce que nous faisons avec la nourriture,
nous le faisons aussi dans nos vies. Manger est une scène sur laquelle
nous jouons nos croyances envers nous-mêmes. Comme outremangeurs
compulsifs, nous utilisons la nourriture pour somatiser nos peurs les plus
profondes, nos rêves et convictions. Quelque chose ne va pas quand
nous nous retrouvons à tournoyer dans les paroxysmes du désespoir
d'avoir mangé une tranche de pain à l'ail ou trois éclairs.
Quelque chose ne va pas quand nous sentons que nous nous sommes privés
d'aliments que nous aimons parce que nous croyons que nous allons abuser
de ces derniers — ou de nous-mêmes — si nous nous permettons d'en
manger. Quelque chose ne va pas et nous allons manger des aliments pour
exprimer que ça ne va pas.
©©
Je me rappelle ce sentiment
de m'avancer à pas feutrés de la maison quand je soupçonnait
ma mère d'être de mauvaise humeur. Je marchais sur le bout
des pieds sur les tapis, j'ouvrais et fermais les portes avec une lenteur
exagérée et pénible pour ne pas qu'elle ne m'entende.
La plupart du temps, je m'assoyais
sur le tapis de couleur orange dans ma chambre et je ne bougeais plus.
Ne pas froisser aucune feuille aucune notre de cours d'Anglais, ne pas
aller à la toilette, ni ouvrir ou fermer des tiroirs. Je marchais
sur une corde raide entre la sécurité et la folie et je le
savais. Un mauvais geste et ma mère allait entrer dans une une rage
hystérique. Un mauvais geste et tout ce que je sais c'est que j'entends
alors les claquements de la peau qui frappe de la peau, des ongles rouges
qui ont gravé sur mes bras des sillons profonds, la douleur dans
ma tête d'avoir été tirée par les cheveux à
travers la pièce. Un seul mauvais geste et tout ce que je sais c'est
que j'espérais alors survivre à ce mauvais geste que j'avais
posé.
Une participante à
un atelier, nommée Rita, décrivait sa vie à l'âge
de sept ans: «Ma mère est morte quand j'avais six ans. Mon
père maria la bonne. Ils étaient tous les deux alcooliques.
Par le temps où j'ai eu sept ans, je savais déjà par
coeur les numéros de téléphone de tous les bars en
ville. Vers vingt-deux ou vingt-trois heures le soir, je marchais jusqu'au
bar et j'allais y chercher mon père. Il se fâchait après
moi pour l'avoir interrompu dans ses libations avec ses amis, et quelquefois
il me frappait déjà là, mais habituellement il attendait
que nous soyons rendus à la maison. Je montais sur le siège
du chauffeur et conduisait l'auto jusqu'à la maison. Quand ma belle-mère
était de la partie, elle me battait encore plus fort que mon père.
Un jour, elle m'a brisé un bras.
Une amie de cette femme
racontait qu'elle était lancée dans le garde-robe par sa
mère quand elle faisait quelque chose de mal. «Une fois c'était
parce que j'ai traité ma soeur de «stupide» et
il ne m'était pas permis d'utiliser ce mot. Une autre fois ce fut
parce que j'ai tiré la langue dans le dos de mon père. Ma
mère avait ce regard spécial et je savais que ça s'en
venait, elle m'accrochait par le collet et me tirait à travers la
pièce, ouvrait le garde-robe et me lançait dedans. C'était
sombre là-dedans et ça sentait la laine mouillée.
Au fond du garde-robe, il y avait une boîte de cravates et de chapeaux.
Quelquefois ma mère n'ouvrait pas la porte pour plusieurs heures.
Un jour elle m'oublia là toute la nuit et j'ai passé la nuit
sur trois bérets et une paire de gants de cuir.»
Le syndrome du mauvais choix
est cette fragilité que nous transportons dans notre corps, cette
croyance que si tout va bien, c'est une illusion de la même façon
comme lorsque notre père alcoolique se montre sobre à une
pièce de théâtre à l'école et agit comme
tous les autres pères ce soir-là. Nous nous préparons
au pire, nous sommes toujours prêts au pire. Nous savons que les
choses peuvent tourner au vinaigre à tout moment. Nous savons que
les choses ont déjà mal tourné, mais nous n'avons
jamais réellement cessé d'espérer que notre père
demeure sobre pour le reste de sa vie. Et nous n'avons jamais cessé
d'espérer que notre famille soit différente, et nous n'avons
jamais cessé de prétendre que nous l'étions déjà.
Chaque soir, je fermais
la lampe près de mon lit et me mettais à genoux, les mains
jointes pour prier. S'il vous plaît, mon Dieu, bénissez ma
mère et mon père, mais ne les laissez pas divorcer.
Chaque soir pendant dix ans,
même après que les portes aient fini de claquer et que ma
mère disparaissait pour deux jours, je priais, sachant que je pouvais
plus tenir. J'étais en chute libre dans un gouffre sans fin, ils
étaient en rechute, mais je continuais d'espérer, de prier.
Ne les laissez pas divorcer.
Chaque été,
j'allais au camp, et il y avait là chaque année une lutte
ou souque à la corde durant les jeux olympiques annuels. De chaque
côté, les Aztèques et les Conquistadors s'étaient
préparés en mettant les participants les plus forts en avant,
Ils creusaient des trous avec leurs talons, ils portaient des gants pour
éviter les brûlures à cause du câble, ils se
tenaient près du câble qui reposaient à leurs pieds
comme un serpent endormi. Et alors, Hal, l'animateur en chef, donnait un
coup de sifflet et les plus forts ramassaient le câble et tiraient,
pendant que les autres campeurs, qui portaient du rouge pour les Aztèques
et du bleu pour les Conquistadors, criaient: «Tire, tire, tire plus
fort, plus fort, tire, tire.» Le soir, et devant le feu de camp,
nous pouvions les voir fatigués, nous pouvions les voir glisser
dans les trous qu'ils avaient creusé, nous pouvions voir notre équipe
en train de perdre. Mais vous continuez à espérer, même
lorsque Lee Rordine, le plus fort du camp, les bras gonflés et son
visage rempli de détermination forcenée, se cabrait le corps
et se préparait à donner un grand coup vicieux, nous espérions
que quelque chose, un miracle, se passe, svp mon Dieu, ne les laisser pas
divorcer.
J'étais un enfant
Aztèque, me bâtissant un empire sur l'espoir que Lee Rordine
glisserait au dernier moment et échapperait le câble. Ma mère
a toujours des provisions suffisantes de crème glacée Häagen-Dazs.
J'étais la seule personne que je connaissais qui pouvait comme ça
revenir à la maison de l'école pour y retrouver deux litres
de saveurs parfumées, et j'étais sûre que ce devait
compter pour quelque chose. Mon amie France et sa soeur Margaret venaient
le dimanche juste pour se tenir debout devant le réfrigérateur
et pour regarder la salade de crabe des neiges et le poulet frit du marché,
la crème glacée au café, à la vanille et au
rhum et raisins. Nous étions comme un amoureux dont le regard est
ébloui lorsqu'il porte ce regard sur le corps de la personne qu'il
aime sur lequel se reflétait la lune dorée. Après
quelques minutes comme ça à saliver et à geindre,
nous choisissions ce que nous voulions manger et l'amenions à la
table. Avec chaque cuillère pleine de nourriture, ça chantait
en moi: j'ai une famille ordinaire, il y a du poulet et de la crème
glacée dans le réfrigérateur, je suis comme toutes
les autres, je suis, je suis, je suis. Si ma mère remplit le congélateur
c'est qu'elle doit m'aimer, elle doit être une mère comme
les autres.
Alors qu'est-ce que ça
fait qu'elle ne soit pas là à la maison bien souvent? Alors
qu'est-ce que ça fait que mon père ne parle à personne?
Ça c'est vrai, nous pouvons voir la les aliments, les toucher, c'est
mieux comme nourriture que tout ce que peuvent mettre les mères
des autres dans leurs réfrigérateurs. Ma mère est
une bonne mère, une gentille maman, elle doit être une bonne
mère comme les autres. Une mère qui achète de la crème
glacée Häagen-Dazs ne peut penser à nous quitter, svp,
mon Dieu ne les laisser pas divorcer.
Mais cette illusion n'était
pas plus épaisse que la glace sur l'étang en novembre. À
la voir comme ça du haut de la colline, on pourrait aller jusqu'à
croire que nous pourrions y glisser pendant des heures. Mais dès
que nous poussons dessus avec un doigt, la glace éclate et la fine
couche de glace est comme avalée par l'étang. J'étais
couverte de ces fines couches de glace de novembre: ma mère était
comme les mères des autres et nous avons une famille comme celle
des autres. Je me mentais, et le mentais à mes amis. Je croyais
mes propres menteries.
Plus je croyais en ces illusions,
plus fragile je devenais. Plus je croyais en ces illusions, plus c'était
en rapport avec quelque chose ou quelqu'un qui déclenchait chez
moi ce désespoir sorti de ce côté sombre et caché
en moi, de mon inconscient. Plus grande était la distance entre
la vérité et la présentation que je faisais de moi-même,
plus grande était la possibilité d'être en déséquilibre
par une mauvais choix ou un geste malheureux. Être au régime
et me faire croire que je n'aimais pas le fromage ou le chocolat ou que
c'était Ok de ne plus me retrouver dans la même pièce
avec du gâteau pour les reste de ma vie, me rendait plus vulnérable
à une frénésie alimentaire quand quelqu'un passerait
un commentaire sur mes cheveux, ma robe ou la température. Avoir
passé tant d'années à me faire croire que ça
ne m'a rien fait quand ma mère est partie a fait que j'étais
devenue plus vulnérable et je me sentais abandonnée dès
Matt devait me quitter pour trois jours. Le syndrome du mauvais choix est
un symptôme d'une vie passée à mentir.
J'avais dix-sept ans quand
j'ai finalement essayé pour la première fois, de dire la
vérité à quelqu'un. Mon amie Penny et moi étions
assises au Déli Squire's sur la rue MiddleNeck. J'ai commandé
un lait frappé au café Weight Watchers et je dessinais sur
le comptoir de linoléum rose avec mes doigts. Ma mère était
entrée cette nuit-là à 4 heures 30.; mon père
lui quittait pour aller travailler à six heures et demi. Je voulais
le prendre par les épaules et le brasser et lui dire qu'il devait
faire quelque chose; je voulais qu'il dise à ma mère qu'elle
était adultère et qu'elle brisait un des dix commandements
de Dieu. Puis j'ai décidé ensuite de dire à Penny
ce que j'vais vu et de lui demander son avis. Penny était ma seule
amie que j'avais dont la mère était divorcée, alors
je présumais qu'elle savait tout ce qui entourait l'adultère.
Quand mon lait frappé
et mon hamburger sont arrivés à ma table, je lui ai demandé:«Est-ce
que ta mère a eu une relation alors que ton père et elle
étaient encore mariés?»
«Non» dit-elle,
mettant un morceau de cornichon dans sa bouche.
Cela ne devait pas être
facile. Je me suis mise à jouer maladroitement avec le petit casseau
de salade de chou vinaigrée, me servant d'un morceau de carotte
entouré de mayonnaise comme manche.
«Bon, qu'est-ce que
tu veux dire? Je te demande juste ce qui a causé le divorce?»
— «Je ne sais pas. Je crois qu'ils étaient malheureux ensemble.»
—
«Est-ce que ta mère
t'a déjà frappé?»
«Non«, répondit-elle
encore une fois. «Est-ce que tu as déjà vu la nouvelle
blonde de Jeffrey Etra? Elle va au collège Roslyn; elle est une
future graduée et Sue m'a dit qu'elle est allée jusqu'au
bout avec un gars du collège sur la banquette arrière de
son auto! Peux-tu croire ça, toi?» —
«Je crois que ma mère
a une relation extramaritale.» lui dis-je rapidement.—
«Oh! Ne sois pas ridicule.
C'est la chose la plus bête que j'ai entendu.» —
«Oui, je crois que
c'est vrai», lui dis-je et je mangeai un autre bouchée de
salade de chou vinaigrée, pendant que j'attendais un deuxième
lait frappé au café.
Pour les prochaines dix huit
années, je suis devenue une experte à deux mécanismes
très importants de survie: le déni et la minimisation. Quand
je suis allée en Inde et que j'ai appris ce qu'était la réincarnation
et comment nous choisissions nos propres parents, j'ai décidé
que j'avais eu besoin de grandir dans un foyer alcoolique et violent pour
que mon âme apprenne certaines leçons. J'ai pardonné
à ma mère. J'ai continué à idéaliser
mon père. Tout allait bien. Jusqu'à il y a quelques années,
dès que j'ai rencontré Matt et que je me suis mise à
me retrouver de nouveau comme une enfant. Chaque fois qu'il partait en
voyage, chaque fois qu'il se fâchait, ma langue était comme
gelée et collée au palais incapable de former des mots qui
avaient été interdits et bannis il y a plus de trente ans.
Des mots comme: J' ai peur que tu partes, que tu ne reviennes jamais. Des
mots comme: Reste avec moi, j'ai besoin de toi, quand tu es en colère,
j'ai peur que tu vas me tuer.
Le syndrome du mauvais choix
est une description de ce qui arrive quand quelque chose ou quelqu'un déclenche
des émotions que nous n'avons jamais appris à nommer et à
identifier. C'est une description du changement soudain que nous entreprenons
quand des émotions sorties de notre inconscient et niées
remontent à la surface et comme un essaim d'abeilles, emplissent
l'air d'un bourdonnement tellement étourdissant que vous croyez
que vous allez en devenir folle. C'est le résultat d'être
un adulte et de vivre le présent comme un enfant le ferait.
Durant un atelier que j'animais
à Chicago, j'ai demandé aux participants de décrire
leur enfance en un ou deux mots. J'ai noté au hasard une douzaine
de leurs réponses: déchirée, bombardée, zone
de guerre, triste, Ok, soûl, violente, comme Hiroshima, tourmentée.
Rappelez-vous que ces ateliers ont pour thème se libérer
de la compulsions alimentaire non de nos familles dysfonctionnelles, d'un
abus sexuel, de l'alcoolisme ou de sévices corporels.
Je travaille avec plusieurs
milliers de personnes chaque année. La plupart des gens décrivent
leur enfance de la même façon dont l'ont fait les participants
de Chicago.
Je vous partage cela non
pour blâmer les mères et les pères mais pour offrir
une explication aux enfants adultes: quand nous avons été
déchirés durant notre enfance et que nous n'avons pas eu
la chance de vivre le deuil de ces années perdues, nous pouvons
voir la vie à travers les lunettes d'une enfant «déchirée»,
blessée. Nous voyons la vie comme sans gentillesse, sans sécurité,
et comme si nous ne pouvions compter sur rien. Quand quelque chose est
facile — une relation, une situation — nous croyons que nous avons oublié
ou omis de voir quelque chose et que c'est mieux de ne pas commencer à
croire que c'est la façon que ça va continuer à dérouler
ainsi. Il y a trois ans, j'écrivais dans mon journal: «Quand
je suis heureuse, je me pose la question à savoir suis-je en train
de nier une partie de ma réalité et quand je suis malheureuse,
je me demande si ça sera de même pour le reste de ma vie.»
Quand nous observons notre
petit monde à travers des verres altérés ou brisés,
le monde peut nous apparaître comme en petits morceaux. Nous portons
en nos coeurs une image d'une catastrophe imminente, alors lorsque quelque
chose se produit — nous retournons d'une voyage et nous retrouvons un chaudron
brûlé sur le comptoir de la cuisine, nous mangeons un morceau
de pizza quand nous n'avons pas faim — nous réagissons avec de la
peine et de la rage vieille de dix mille ans. Le chaudron dont le fond
est brûlé et notre mère nous a laissé et notre
père nous abusé et notre amoureux nous a envoyé voler
par la tête une poêle à frire en fonte et nous avons
été en prison parce que nous avons participé à
des actes de désobéissance civile et les dauphins se font
tués pour que nous puissions avoir du thon en boîte et nous
avons perdu un concours d'épellation quand nous avions dix ans parce
que Ricky Petosa nous a pincé les fesses. Ce n'est pas juste ce
moment-là, ce n'est pas ce mauvais choix ou geste, ce sont tous
ces moments manqués, tous ces mauvais choix ou gestes où
nous avons été blessés et que ça nous est apparu
comme si tout était perdu et que rien ne serait plus Ok à
jamais. Un mauvais choix ou un mauvais geste et tous les ressentiments
et trahisons non exprimés, tous les rêves brisés, la
terreur de vivre avec un père qui avait besoin d'être sauvé
continuellement ou d'une mère que j'ai dû materner, un seul
mauvais choix, un seul geste de trop et tous les gestes de trop que nous
avons déjà commis dans notre vie deviennent ce mauvais choix
ou ce mauvais geste, là maintenant.
Nous nous divisons en deux
personnes différentes: l'adulte qui n'a rien à voir avec
cette douleur et l'enfant qui ne ressent rien d'autre que cette douleur.
L'adulte fonctionne doucement et réagit adéquatement et l'enfant
qui a des coins accrocheurs et qui veut dire non à tout et rien,
qui a besoin d'être réconfortés continuellement, qui
se lève debout et qui crie à tue-tête au beau milieu
d'une salle d'auditorium silencieuse. L'enfant est notre témoin;
le passé est gravé de manière indélébile,
comme une marque au fer rouge sur le bétail, sur son corps. Quand
les gens en viennent à nous connaître, nous croyons qu'ils
ne voient pas notre vraie personnalité, parce que dans une semaine
ou un mois ou juste l'année prochaine, un seul mauvais choix ou
geste peut ramener au premier rang en avant nos problèmes du passé
qui ne sont pas résolus. Nous sommes comme un dessin où il
fait tracer et relier les points pour faire apparaître le dessin
mais sans les traits de crayon.
Nous avons enseveli le lien
qui donne un sens à tout ça et ainsi nous avons donné
à trois éclairs le pouvoir de ruiner notre vie.
Le syndrome du mauvais choix,
mauvais geste est une description de l'effet qu'ont ces événements
de notre passé, qui sont non reconnus comme tels et dont l'impact
a été minimisé, sur notre vie de tous les jours. Nous
devons retourner dans notre passé pour vivre notre présent.
Dans notre passé, pas plus loin que ça. Dans notre passé,
pas superficiellement, en l'effleurant. Dans notre passé, pas en
dehors de ce dernier, en l'évitant. En en parlant, en ressentant,
en pleurant, en rageant, en riant, en étant honnête et sans
peur à propos de notre passé. Quand nous mangeons une pizza
congelée parce que quelqu'un au travail a dit que nous avons l'air
d'avoir pris quelques kilos, nous n'avons pas réussi à prouver
à plusieurs personnes: à nous-mêmes, à notre
mère, ou au leader du groupe de Weight Watchers auquel nous participions
que nous ne pouvions pas perdre de poids et que nous serions obèses
et laides pour le reste de nos vies: nous avons mangé une pizza
congelée. Et la prochaine fois où nous allons avoir faim,
nous allons manger encore une fois. Quand notre amoureux et nous allons
nous chamailler et qu'il va nous traiter d'égoïste, ça
ne veut pas dire que notre mère avait raison et que nous sommes
un être humain horrible et que nous ne pourrons jamais aimer quelqu'un.
Ça veut dire que notre amoureux est en colère et qu'il nous
traite d'égoïste. Et quand il n'est pas en colère, il
recommence à nous appeler affectueusement «Punky».
HAUT DE PAGE
|