La filière - INFO 2002
QLDNP1J
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©2004-1999

 
CHAPITRE 5
LE SYNDROME DU «MAUVAIS CHOIX, MAUVAIS GESTE»

Matt et moi revenions d'un voyage et nous nous sommes bagarrés. Mes valises étaient ouvertes dans le bureau et mes vêtements, mes livres et papiers de toutes sortes étaient étalés partout. Dans la cuisine, sur le comptoir, il y avait un chaudron au fond brûlé la veille de notre départ et qui était maintenant rempli d'eau trouble. La mosaïque de toutes ces tâches non terminées et de ces décisions à moitié prises laissés derrière avant de partir, me dépassait. À l'intérieur de trente minutes depuis mon retour à la maison, je voulais ramper pour sortir de ma vie. 
Matt, d'un autre côté, était radieux. Quand il entra dans son bureau à lui, ses valises étaient ouvertes, lui aussi, ses vêtements, ses livres et papiers jonchaient chaque pouce de son espace de travail, et lui, il s'était allongé dans sa causeuse en cuir gris, ses pieds reposant sur ses chemises qui étaient tombés de sa commode, riant, tout en parlant au téléphone. Blanchon, notre matou aux yeux croches de 7 kilos, ronronnait couché sur ses cuisses. 
«Merci», disait Matt. «C'est merveilleux d'être de retour, Et ça fait du bien de savoir que j'ai manqué à quelqu'un durant mon absence.» Il me jeta un regard qui voulait dire: Est-ce que tu veux me parler? Je lui dis non avec ma tête. Il murmura quelques mots comme «Juste quelques minutes». Et je lui répondis: «C'est beau.»
Mais ce n'était pas si beau que ça. En fermant la porte de sa chambre, j'ai décidé que je vivais avec un drôle de numéro qui niait ses émotions. Et s'il y a quelque chose que je ne peux sentir, je ruminais en moi, c'est quelqu'un qui dit qu'il est heureux au beau milieu de circonstances accablantes. Ça me rend folle. Ça me ramène dans ma famille chez moi, disant à mon père qu'il y a quelque chose qui ne va pas et il me dit alors en riant, non mon chou, non ma «pitoune», non mon coeur, il n'y a rien qui ne marche, tout va bien entre ta mère et moi. par le temps où Matt lâcha le téléphone, j'avais monté le tout en épingle pour finir par me mettre tout dans un état frénétique.
«Je ne peux croire que tu es assis là, les pieds sur le bureau, comme s'il n'y avait rien à faire ici. Pourquoi pas quelque chose comme la poste, le jardin, le verre que nous avons oublié de mettre à la récupération, le chaudron dans l'évier? Partout il y a plein de choses à faire et tu es juste bien assis dans ton bureau la porte fermée, trouvant ça très drôle dans ton petit monde à toi comme si c'était le Mardi gras.»
Le coin des yeux de Matt se plissa. Je savais qu'il arborait dans son visage un demi sourire. Ma mère me disait habituellement de m'enlever ce sourire de la face ou elle m'enverrait une claque qui m'amenerait directement au milieu de la semaine prochaine. 
«Qu'est-ce qui est si drôle?» lui ai-je demandé. «J'haïs ça quand tu ris de moi de même.» — «Quel âge as-tu là, là maintenant?» me demanda-t-il.
Cette question devait être le signal, que nous avions préalablement convenu, que quelque chose issu de mon enfance semblait avoir déclencher un retour en arrière dans cette enfance douloureuse. 
Je n'achetais pas ça. Cette fois, j'avais décidé que j'avais raison et qu'il avait tort et toute personne qui a les deux pieds bien ancrés dans la réalité seraient d'accord avec moi.

«Quelle question stupide. Quel âge as-tu présentement?» je lui ai renvoyé.
«Punky chérie, dit-il doucement, te rappelles-tu que je suis ton ami pas ton ennemi? Si tu es bouleversée, tu peux me le dire c'est tout.. Dis-moi que tu as besoin d'aide. Dis-moi ce que je peux faire. Tu n'as pas à me tasser.»
«Tu n'es pas mon ami. (J'avais six ans; c'était l'été. Nancy et moi étions assises sur le toit de l'appentis de notre maison sur la 18e avenue, après avoir joué une partie de «potsie». Nancy avait des cheveux frisés naturels qui tombaient sur son dos en boucles noir jais avec des accroches-coeur autour de son visage et sur sa robe striée sans manches. Elle me dit: «Mon anniversaire s'en vient en avril et le tien en août. Je suis plus vieille que toi et j'ai connu ta mère avant toi. Ce n'était pas juste, elle était ma mère à moi, comment ça se fait qu'elle ne m'a jamais dit qu'elle avait connu Nancy avant de me connaître moi? J'ai dévisagé Nancy. Je souhaitais être Nancy. Je souhaitais avoir de beaux cheveux noirs bouclés comme elle. Je souhaitais avoir connu ma mère avant elle. J'ai pensé assez longtemps pour me revenger sur elle. Finalement je lui ai dit: «Ok, l'intelligente, tu peux avoir connu ma mère comme tu le dis avant moi, mais puisque tu es née avant moi, tu vas aussi mourir avant moi.»
«Je ne vais pas mourir.»
«Tu vas mourir.»
«Je ne vais pas mourir.»
«Tu vas mourir.»
«Tu n'es plus mon ami.» lui ai-je dit, mettant fin à cette argumentation du coup.)
«Je ne suis pas ton ami?» Matt me demandait tout à fait incrédule devant tout ça. «Tu te rends la vie bien difficile. Même là avec quelqu'un qui t'aime plus que qui que ce soit ne t'a aimé, tu insistes pour vivre ça toute seule parce que tu es faite forte.»
J'ouvris la bouche pour dire que mon ami ne se serait pas assis comme ça dans son bureau riant alors que moi je suis là avec les chaudrons brûlés et la correspondance qui a pris du volume, mais je perds du terrain; les mots en sortent tout mêlés. À la place, je dis: «Je ne sais pas comment demander de l'aide quand je me sens seule.Je te tasse de mon chemin parce que je crois que tu es déjà parti et je ne veux pas avoir l'air d'une idiote qui appelle à l'aide quelqu'un qui ne l'aime pas. Si je crois que je le pouvais — si à ce moment, je croyais que tu m'aimes et que tu désires m'aider — je ne te tasserais pas ainsi.»
«Tu sais que je t'aimais il y a à peine une heure.» Puis soudainement, tu crois que ne t'aime plus.» 
Je lui fis signe que oui, les pleurs étouffés au niveau de la gorge. Si je parle maintenant, je sais que les mots qui vont en sortir avec le même ton accusateur avec lequel j'avais entendu Sasha, qui avait trois ans, dire à Sara, avec des pleurs qui tombaient abondamment de ses joues: «Tu as mangé la tête de ce bison (un biscuit) et maintenant il ne peut voir où il va.»
En même temps j'étais sidéré et me sentais seule. Je ne voulais faire accroire que je me sentais bien. Dès que Matt répète ce qu'il m'a entendu dire, ça sonne comme ridicule et je sens aussi que c'est la vérité.

Être capable de passer d'une apparente solide confiance en soi à une désolation ultime dans le temps que ça prend à une étoile filante pour traverser le ciel est un de symptômes de vivre dans un corps d'adulte et en même temps de faire des expériences à travers la coquille déjà brisée de notre enfance.
Ça me semblait ainsi quand j'étais enfant où un moment tout était beau et où le moment suivant tout s'écroulait. Le mardi je pouvais dire à ma mère: «Veux-tu m'aider maman à faire mes devoirs?» Et elle me répondait: «Oui, ma chérie.» Le mercredi, je pouvais dire: «Veux-tu m'aider ma petite maman à faire mes devoirs?» et elle me répondait alors: «Pourquoi ne peux-tu pas le faire toute seule? Pourquoi me demandes-tu toujours de t'aider? Ne peux-tu voir que je suis occupée? Ne penses-tu toujours qu'à toi? Quelquefois elle me giflait au visage. Je passais des heures dans ma chambre à me demander ce que j'avais fait, et me demandant pourquoi je pensais toujours à moi en premier et pourquoi je ne faisais pas plus attention à elle; je me haïssais. Une nuit, j'ai essayé de m'enlever tous les cheveux de la tête en tirant dessus. J'étais imbécile et grosse et égoïste et je voulais me faire mal.


Julie, une femme dans un atelier, raconte cette histoire à propos de son père qui a quitté le domicile familial quand elle avait cinq ans et sa mère qui l'avait amené à Miami pour recommencer une nouvelle vie. Une vie dans laquelle on ne parle jamais de divorce et dans laquelle une jeune femme monoparentale était quelque chose de pas attirant ou qui n'était pas acceptable socialement. Alors sa mère mentait à ses amis et disait qu'elle avait déménagée à Miami seule et sans enfant. Julie ne pouvait répondre au téléphone, ne pouvait aller se promener en public avec sa mère. Quand elle désobéissait, elle était punie sévèrement, envoyer à sa chambre sans souper, ni câlins, ni contes pour s'endormir. Julie grandit ainsi en croyant que si elle faisait un mauvais choix, un mauvais geste, dire la mauvaise parole, que si elle agissait d'une façon qui ne plaisait pas à son professeur, à son amie ou à son amoureux, elle serait punie. Après cinquante ans, elle essayait encore malgré tout d'être parfaite. Elle ne voulait pas aller se coucher sans câlins.


Le syndrome du «mauvais choix» n'est pas quelque chose que nous faisons; c'est une façon d'être. Tous nos mots et nos gestes sont imprégnés d'une certaine urgence et de cette impression que notre avenir dépend que nous fassions la bonne chose au bon moment, et c'est là maintenant que ça se passe. Si nous faisons une erreur, nous allons tout ruiner. Le monde est divisé en deux les bons et les méchants, le bien et le mal, le noir et le blanc. Il n'y a pas de place pour les gris, rien d'entre-les-deux; il n'y a pas de place pour aucun paradoxe; il n'y a pas de passé, et pas de pitié. Si nous demandons pour de l'aide pour nos devoirs la mauvaise soirée, si nous ramassons le téléphone quand nous sommes supposés ne pas le faire, nous ne serons pas pardonnés pour cela. Si nous ne sommes pas parfaits, nous sommes méchants. Et si nous sommes méchants nous sommes terribles. Les jugements sont impitoyables.
 

Quand nous grandissons croyant que nous allons être aimés en fonction de ce que nous faisons, non pour ce que nous sommes, nous croyons que notre survie dépend vraiment de ce que nous fassions de bons choix, la bonne chose. Si nous faisons de mauvais choix, nous allons croire que nous allons en mourir.
Le syndrome du mauvais choix, mauvais geste est une description d'une réaction à une émotion, un événement, une personne qui à ce moment précis semble que tout «beigne», que tout est beau, et qu'au moment suivant il n'y a rien, pas une seule chose qui est bien, ou bonne dans notre monde. Le syndrome du mauvais choix est une description de qui se passe en nous quand nous avons l'air d'un adulte très confiant en lui-même à un moment et d'une enfant terrifiée à un autre moment donné, très rapproché du précédent.


Vous vous levez le matin confiant qu'aujourd'hui va être une journée où vous allez peser un kilo en moins, même mieux qu'hier quand vous avez perdu plus qu'un demi kilo; vous mettez vos pantalons de la grandeur moyenne, pas les plus petits qui sont dans votre garde-robe ni les plus grands non plus. Vous vous apercevez que la fermeture éclair monte facilement avec même la largeur d'un pouce d'espace libre, ce qui est bien différent d'il y a deux semaines quand vous deviez vous forcer pour entrer dedans et retenir votre souffle toute la journée, respirant par petites inspirations pour empêcher les bouton de jaillir de la fermeture et vous rappelant cette inconfortable sensation d'être ainsi pressée à mort. Vous avez mangé un oeuf poché sur une toast sèche pour déjeuner et une pomme pour la collation ce matin-là. Au dîner, vous avez mangé un morceau de poulet froid, rôti sans la peau et trois tranches de tomates, tout en vous félicitant pour avoir bien agi, pour le poids que vous avez perdu. Vous vous récompensez de ces privations que vous avez vécues en voyant comment les changements qui se sont produits chez vous en ce qui concerne la minceur provoquent les regards dès que vous entrez dans la pièce. Toutes les têtes se tournent à mesure que des gens qui ne s'y attendaient pas sont jetés en bas de leurs chaises, tellement surpris par la beauté de votre sourire, de vos yeux et de la souplesse de votre corps. Aujourd'hui, vous vous dites peut-être, c'est une bonne journée pour aller magasiner, pour aller essayer des vêtements neufs, pour voir quelle allure des vêtements plus petits vous donneraient. Alors vous embarquez dans vitre voiture et vous commencez par vous rendre à votre magasin favori, mais comme vous arrivez à un feu rouge, vous vous apercevez qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Quelque chose tire en dedans. Vous ne pouvez lui donner un nom, mais assis là, ça grandit devenant de plus en plus oppressant jusqu'à croire que vous allez suffoquer sous le poids que ça exerce sur vous. Vous avez de la difficulté à respirer, la panique augmente et vous voulez qu'elle cesse, et vous commencez à penser aux éclairs de chocolat à la pâtisserie juste à côté de votre boutique favorite. Soudainement vous sentez quelque soulagement. Quelque chose peut faire disparaître une telle sensation. Vous n'avez pas à tomber en pièces. Vous n'allez pas suffoquer. Avec la détermination d'un samouraï, vous stationnez l'auto avec précision, click, click, click font vos souliers sur les pavés. 
 

Vous jetez un regard à l'homme aux lunettes de couleur coquille de tortue qui passe près de vous à gauche mais vous ne le voyez pas vraiment, vous ne voyez plus rien, votre esprit est comme un large faisceau d'un laser d'une préoccupation intense.Vous voulez de la nourriture. Puis vous êtes finalement debout devant l'étalage vitré, vous vous entendez commander pas un mais quatre éclairs, cinq biscuits et un gâteau marzipan. Vous marmottez quelque chose comme vous avez un party en passant à la caisse pour payer pour ce soulagement et vous quittez. Click, click, click sur les pavés de nouveau, le bruit de la portière qui s'ouvre, le son sourd lorsqu'elle est lancée assez fort pour qu'elle se ferme te là finalement, vous êtes seul avec votre remède pour vous soulager. Rapidement, frénétiquement, et sans les goûter, vous aspirez deux éclairs. À une vitesse moins grande, vous avalez la troisième. Votre estomac est plein; vous pouvez sentir la crème fouettée qui se loge entre vos côtes, et vous apercevoir que vos pantalons sont plus serrés tout à coup. Oh shit! Vous avez  tout saboté. Oui merde, vous savez que vous avez tout fait sauter. Vous alliez bien, tellement bien, 60 jours à manger du poulet cuit sans la peau sur une toast sèche et vous avez tout fait sauter en une après-midi. Dix minutes, Dix vilaines minutes et soixante jours perdus. Dix vilaines minutes et toute votre vie est en ruines.  Pourquoi êtes-vous aller à la pâtisserie? Pourquoi ne pouviez-vous pas juste entrer dans la boutique de vêtements? Pourquoi ne pouvez-vous pas agir comme il le faut? Vous saviez que ce ne valait pas la peine d'essayer de perdre du poids, vous le saviez  ça depuis longtemps, vous ne devriez pas avoir pensé même à essayer. Vous pouvez sentir votre peau qui s'étire dès maintenant, pendant cette seconde même, notre estomac devient de plus en plus grand, ce ne donne rien d'essayer de contrôler votre poids, vous pouvez tout aussi bien tout laisser tomber. Juste de la même manière que vous abandonnez tout ce que vous entreprenez.


Nous mangeons de la même façon que nous vivions. Ce que nous faisons avec la nourriture, nous le faisons aussi dans nos vies. Manger est une scène sur laquelle nous jouons nos croyances envers nous-mêmes. Comme outremangeurs compulsifs, nous utilisons la nourriture pour somatiser nos peurs les plus profondes, nos rêves et convictions. Quelque chose ne va pas quand nous nous retrouvons à tournoyer dans les paroxysmes du désespoir d'avoir mangé une tranche de pain à l'ail ou trois éclairs. Quelque chose ne va pas quand nous sentons que nous nous sommes privés d'aliments que nous aimons parce que nous croyons que nous allons abuser de ces derniers — ou de nous-mêmes — si nous nous permettons d'en manger. Quelque chose ne va pas et nous allons manger des aliments pour exprimer que ça ne va pas.

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Je me rappelle ce sentiment de m'avancer à pas feutrés de la maison quand je soupçonnait ma mère d'être de mauvaise humeur. Je marchais sur le bout des pieds sur les tapis, j'ouvrais et fermais les portes avec une lenteur exagérée et pénible pour ne pas qu'elle ne m'entende. 
 

La plupart du temps, je m'assoyais sur le tapis de couleur orange dans ma chambre et je ne bougeais plus. Ne pas froisser aucune feuille aucune notre de cours d'Anglais, ne pas aller à la toilette, ni ouvrir ou fermer des tiroirs. Je marchais sur une corde raide entre la sécurité et la folie et je le savais. Un mauvais geste et ma mère allait entrer dans une une rage hystérique. Un mauvais geste et tout ce que je sais c'est que j'entends alors les claquements de la peau qui frappe de la peau, des ongles rouges qui ont gravé sur mes bras des sillons profonds, la douleur dans ma tête d'avoir été tirée par les cheveux à travers la pièce. Un seul mauvais geste et tout ce que je sais c'est que j'espérais alors survivre à ce mauvais geste que j'avais posé. 
Une participante à un atelier, nommée Rita, décrivait sa vie à l'âge de sept ans: «Ma mère est morte quand j'avais six ans. Mon père maria la bonne. Ils étaient tous les deux alcooliques. Par le temps où j'ai eu sept ans, je savais déjà par coeur les numéros de téléphone de tous les bars en ville. Vers vingt-deux ou vingt-trois heures le soir, je marchais jusqu'au bar et j'allais y chercher mon père. Il se fâchait après moi pour l'avoir interrompu dans ses libations avec ses amis, et quelquefois il me frappait déjà là, mais habituellement il attendait que nous soyons rendus à la maison. Je montais sur le siège du chauffeur et conduisait l'auto jusqu'à la maison. Quand ma belle-mère était de la partie, elle me battait encore plus fort que mon père. Un jour, elle m'a brisé un bras.
Une amie de cette femme racontait qu'elle était lancée dans le garde-robe par sa mère quand elle faisait quelque chose de mal. «Une fois c'était parce que j'ai traité ma soeur  de «stupide» et il ne m'était pas permis d'utiliser ce mot. Une autre fois ce fut parce que j'ai tiré la langue dans le dos de mon père. Ma mère avait ce regard spécial et je savais que ça s'en venait, elle m'accrochait par le collet et me tirait à travers la pièce, ouvrait le garde-robe et me lançait dedans. C'était sombre là-dedans et ça sentait la laine mouillée. Au fond du garde-robe, il y avait une boîte de cravates et de chapeaux. Quelquefois ma mère n'ouvrait pas la porte pour plusieurs heures. Un jour elle m'oublia là toute la nuit et j'ai passé la nuit sur trois bérets et une paire de gants de cuir.»


Le syndrome du mauvais choix est cette fragilité que nous transportons dans notre corps, cette croyance que si tout va bien, c'est une illusion de la même façon comme lorsque notre père alcoolique se montre sobre à une pièce de théâtre à l'école et agit comme tous les autres pères ce soir-là. Nous nous préparons au pire, nous sommes toujours prêts au pire. Nous savons que les choses peuvent tourner au vinaigre à tout moment. Nous savons que les choses ont déjà mal tourné, mais nous n'avons jamais réellement cessé d'espérer que notre père demeure sobre pour le reste de sa vie. Et nous n'avons jamais cessé d'espérer que notre famille soit différente, et nous n'avons jamais cessé de prétendre que nous l'étions déjà. 
Chaque soir, je fermais la lampe près de mon lit et me mettais à genoux, les mains jointes pour prier. S'il vous plaît, mon Dieu, bénissez ma mère et mon père, mais ne les laissez pas divorcer. 
 

Chaque soir pendant dix ans, même après que les portes aient fini de claquer et que ma mère disparaissait pour deux jours, je priais, sachant que je pouvais plus tenir. J'étais en chute libre dans un gouffre sans fin, ils étaient en rechute, mais je continuais d'espérer, de prier. Ne les laissez pas divorcer.
Chaque été, j'allais au camp, et il y avait là chaque année une lutte ou souque à la corde durant les jeux olympiques annuels. De chaque côté, les Aztèques et les Conquistadors s'étaient préparés en mettant les participants les plus forts en avant, Ils creusaient des trous avec leurs talons, ils portaient des gants pour éviter les brûlures à cause du câble, ils se tenaient près du câble qui reposaient à leurs pieds comme un serpent endormi. Et alors, Hal, l'animateur en chef, donnait un coup de sifflet et les plus forts ramassaient le câble et tiraient, pendant que les autres campeurs, qui portaient du rouge pour les Aztèques et du bleu pour les Conquistadors, criaient: «Tire, tire, tire plus fort, plus fort, tire, tire.» Le soir, et devant le feu de camp, nous pouvions les voir fatigués, nous pouvions les voir glisser dans les trous qu'ils avaient creusé, nous pouvions voir notre équipe en train de perdre. Mais vous continuez à espérer, même lorsque Lee Rordine, le plus fort du camp, les bras gonflés et son visage rempli de détermination forcenée, se cabrait le corps et se préparait à donner un grand coup vicieux, nous espérions que quelque chose, un miracle, se passe, svp mon Dieu, ne les laisser pas divorcer. 
J'étais un enfant Aztèque, me bâtissant un empire sur l'espoir que Lee Rordine glisserait au dernier moment et échapperait le câble. Ma mère a toujours des provisions suffisantes de crème glacée Häagen-Dazs. J'étais la seule personne que je connaissais qui pouvait comme ça revenir à la maison de l'école pour y retrouver deux litres de saveurs parfumées, et j'étais sûre que ce devait compter pour quelque chose. Mon amie France et sa soeur Margaret venaient le dimanche juste pour se tenir debout devant le réfrigérateur et pour regarder la salade de crabe des neiges et le poulet frit du marché, la crème glacée au café, à la vanille et au rhum et raisins. Nous étions comme un amoureux dont le regard est ébloui lorsqu'il porte ce regard sur le corps de la personne qu'il aime sur lequel se reflétait la lune dorée. Après quelques minutes comme ça à saliver et à geindre, nous choisissions ce que nous voulions manger et l'amenions à la table. Avec chaque cuillère pleine de nourriture, ça chantait en moi: j'ai une famille ordinaire, il y a du poulet et de la crème glacée dans le réfrigérateur, je suis comme toutes les autres, je suis, je suis, je suis. Si ma mère remplit le congélateur c'est qu'elle doit m'aimer, elle doit être une mère comme les autres.
Alors qu'est-ce que ça fait qu'elle ne soit pas là à la maison bien souvent? Alors qu'est-ce que ça fait que mon père ne parle à personne? Ça c'est vrai, nous pouvons voir la les aliments, les toucher, c'est mieux comme nourriture que tout ce que peuvent mettre les mères des autres dans leurs réfrigérateurs. Ma mère est une bonne mère, une gentille maman, elle doit être une bonne mère comme les autres. Une mère qui achète de la crème glacée Häagen-Dazs ne peut penser à nous quitter, svp, mon Dieu ne les laisser pas divorcer.
 

Mais cette illusion n'était pas plus épaisse que la glace sur l'étang en novembre. À la voir comme ça du haut de la colline, on pourrait aller jusqu'à croire que nous pourrions y glisser pendant des heures. Mais dès que nous poussons dessus avec un doigt, la glace éclate et la fine couche de glace est comme avalée par l'étang. J'étais couverte de ces fines couches de glace de novembre: ma mère était comme les mères des autres et nous avons une famille comme celle des autres. Je me mentais, et le mentais à mes amis. Je croyais mes propres menteries.
Plus je croyais en ces illusions, plus fragile je devenais. Plus je croyais en ces illusions, plus c'était en rapport avec quelque chose ou quelqu'un qui déclenchait chez moi ce désespoir sorti de ce côté sombre et caché en moi, de mon inconscient. Plus grande était la distance entre la vérité et la présentation que je faisais de moi-même, plus grande était la possibilité d'être en déséquilibre par une mauvais choix ou un geste malheureux. Être au régime et me faire croire que je n'aimais pas le fromage ou le chocolat ou que c'était Ok de ne plus me retrouver dans la même pièce avec du gâteau pour les reste de ma vie, me rendait plus vulnérable à une frénésie alimentaire quand quelqu'un passerait un commentaire sur mes cheveux, ma robe ou la température. Avoir passé tant d'années à me faire croire que ça ne m'a rien fait quand ma mère est partie a fait que j'étais devenue plus vulnérable et je me sentais abandonnée dès Matt devait me quitter pour trois jours. Le syndrome du mauvais choix est un symptôme d'une vie passée à mentir.


J'avais dix-sept ans quand j'ai finalement essayé pour la première fois, de dire la vérité à quelqu'un. Mon amie Penny et moi étions assises au Déli Squire's sur la rue MiddleNeck. J'ai commandé un lait frappé au café Weight Watchers et je dessinais sur le comptoir de linoléum rose avec mes doigts. Ma mère était entrée cette nuit-là à 4 heures 30.; mon père lui quittait pour aller travailler à six heures et demi. Je voulais le prendre par les épaules et le brasser et lui dire qu'il devait faire quelque chose; je voulais qu'il dise à ma mère qu'elle était adultère et qu'elle brisait un des dix commandements de Dieu. Puis j'ai décidé ensuite de dire à Penny ce que j'vais vu et de lui demander son avis. Penny était ma seule amie que j'avais dont la mère était divorcée, alors je présumais qu'elle savait tout ce qui entourait l'adultère.
Quand mon lait frappé et mon hamburger sont arrivés à ma table, je lui ai demandé:«Est-ce que ta mère a eu une relation alors que ton père et elle étaient encore mariés?»
«Non» dit-elle, mettant un morceau de cornichon dans sa bouche.
Cela ne devait pas être facile. Je me suis mise à jouer maladroitement avec le petit casseau de salade de chou vinaigrée, me servant d'un morceau de carotte entouré de mayonnaise comme manche.
«Bon, qu'est-ce que tu veux dire? Je te demande juste ce qui a causé le divorce?» — «Je ne sais pas. Je crois qu'ils étaient malheureux ensemble.» —
«Est-ce que ta mère t'a déjà frappé?»

«Non«, répondit-elle encore une fois. «Est-ce que tu as déjà vu la nouvelle blonde de Jeffrey Etra? Elle va au collège Roslyn; elle est une future graduée et Sue m'a dit qu'elle est allée jusqu'au bout avec un gars du collège sur la banquette arrière de son auto! Peux-tu croire ça, toi?» —
«Je crois que ma mère a une relation extramaritale.» lui dis-je rapidement.—
«Oh! Ne sois pas ridicule. C'est la chose la plus bête que j'ai entendu.» —
«Oui, je crois que c'est vrai», lui dis-je et je mangeai un autre bouchée de salade de chou vinaigrée, pendant que j'attendais un deuxième lait frappé au café.


Pour les prochaines dix huit années, je suis devenue une experte à deux mécanismes très importants de survie: le déni et la minimisation. Quand je suis allée en Inde et que j'ai appris ce qu'était la réincarnation et comment nous choisissions nos propres parents, j'ai décidé que j'avais eu besoin de grandir dans un foyer alcoolique et violent pour que mon âme apprenne certaines leçons. J'ai pardonné à ma mère. J'ai continué à idéaliser mon père. Tout allait bien. Jusqu'à il y a quelques années, dès que j'ai rencontré Matt et que je me suis mise à me retrouver de nouveau comme une enfant. Chaque fois qu'il partait en voyage, chaque fois qu'il se fâchait, ma langue était comme gelée et collée au palais incapable de former des mots qui avaient été interdits et bannis il y a plus de trente ans. Des mots comme: J' ai peur que tu partes, que tu ne reviennes jamais. Des mots comme: Reste avec moi, j'ai besoin de toi, quand tu es en colère, j'ai peur que tu vas me tuer.


Le syndrome du mauvais choix est une description de ce qui arrive quand quelque chose ou quelqu'un déclenche des émotions que nous n'avons jamais appris à nommer et à identifier. C'est une description du changement soudain que nous entreprenons quand des émotions sorties de notre inconscient et niées remontent à la surface et comme un essaim d'abeilles, emplissent l'air d'un bourdonnement tellement étourdissant que vous croyez que vous allez en devenir folle. C'est le résultat  d'être un adulte et de vivre le présent comme un enfant le ferait.
Durant un atelier que j'animais à Chicago, j'ai demandé aux participants de décrire leur enfance en un ou deux mots. J'ai noté au hasard une douzaine de leurs réponses: déchirée, bombardée, zone de guerre, triste, Ok, soûl, violente, comme Hiroshima, tourmentée. Rappelez-vous que ces ateliers ont pour thème se libérer de la compulsions alimentaire non de nos familles dysfonctionnelles, d'un abus sexuel, de l'alcoolisme ou de sévices corporels.
Je travaille avec plusieurs milliers de personnes chaque année. La plupart des gens décrivent leur enfance de la même façon dont l'ont fait les participants de Chicago. 
 

Je vous partage cela non pour blâmer les mères et les pères mais pour offrir une explication aux enfants adultes: quand nous avons été déchirés durant notre enfance et que nous n'avons pas eu la chance de vivre le deuil de ces années perdues, nous pouvons voir la vie à travers les lunettes d'une enfant «déchirée», blessée. Nous voyons la vie comme sans gentillesse, sans sécurité, et comme si nous ne pouvions compter sur rien. Quand quelque chose est facile — une relation, une situation — nous croyons que nous avons oublié ou omis de voir quelque chose et que c'est mieux de ne pas commencer à croire que c'est la façon que ça va continuer à dérouler ainsi. Il y a trois ans, j'écrivais dans mon journal: «Quand je suis heureuse, je me pose la question à savoir suis-je en train de nier une partie de ma réalité et quand je suis malheureuse, je me demande si ça sera de même pour le reste de ma vie.»
Quand nous observons notre petit monde à travers des verres altérés ou brisés, le monde peut nous apparaître comme en petits morceaux. Nous portons en nos coeurs une image d'une catastrophe imminente, alors lorsque quelque chose se produit — nous retournons d'une voyage et nous retrouvons un chaudron brûlé sur le comptoir de la cuisine, nous mangeons un morceau de pizza quand nous n'avons pas faim — nous réagissons avec de la peine et de la rage vieille de dix mille ans. Le chaudron dont le fond est brûlé et notre mère nous a laissé et notre père nous abusé et notre amoureux nous a envoyé voler par la tête une poêle à frire en fonte et nous avons été en prison parce que nous avons participé à des actes de désobéissance civile et les dauphins se font tués pour que nous puissions avoir du thon en boîte et nous avons perdu un concours d'épellation quand nous avions dix ans parce que Ricky Petosa nous a pincé les fesses. Ce n'est pas juste ce moment-là, ce n'est pas ce mauvais choix ou geste, ce sont tous ces moments manqués, tous ces mauvais choix ou gestes où nous avons été blessés et que ça nous est apparu comme si tout était perdu et que rien ne serait plus Ok à jamais. Un mauvais choix ou un mauvais geste et tous les ressentiments et trahisons non exprimés, tous les rêves brisés, la terreur de vivre avec un père qui avait besoin d'être sauvé continuellement ou d'une mère que j'ai dû materner, un seul mauvais choix, un seul geste de trop et tous les gestes de trop que nous avons déjà commis dans notre vie deviennent ce mauvais choix ou ce mauvais geste, là maintenant.
Nous nous divisons en deux personnes différentes: l'adulte qui n'a rien à voir avec cette douleur et l'enfant qui ne ressent rien d'autre que cette douleur. L'adulte fonctionne doucement et réagit adéquatement et l'enfant qui a des coins accrocheurs et qui veut dire non à tout et rien, qui a besoin d'être réconfortés continuellement, qui se lève debout et qui crie à tue-tête au beau milieu d'une salle d'auditorium silencieuse. L'enfant est notre témoin; le passé est gravé de manière indélébile, comme une marque au fer rouge sur le bétail, sur son corps. Quand les gens en viennent à nous connaître, nous croyons qu'ils ne voient pas notre vraie personnalité, parce que dans une semaine ou un mois ou juste l'année prochaine, un seul mauvais choix ou geste peut ramener au premier rang en avant nos problèmes du passé qui ne sont pas résolus. Nous sommes comme un dessin où il fait tracer et relier les points pour faire apparaître le dessin mais sans les traits de crayon. 

Nous avons enseveli le lien qui donne un sens à tout ça et ainsi nous avons donné à trois éclairs le pouvoir de ruiner notre vie.


Le syndrome du mauvais choix, mauvais geste est une description de l'effet qu'ont ces événements de notre passé, qui sont non reconnus comme tels et dont l'impact a été minimisé, sur notre vie de tous les jours. Nous devons retourner dans notre passé pour vivre notre présent. Dans notre passé, pas plus loin que ça. Dans notre passé, pas superficiellement, en l'effleurant. Dans notre passé, pas en dehors de ce dernier, en l'évitant. En en parlant, en ressentant, en pleurant, en rageant, en riant, en étant honnête et sans peur à propos de notre passé. Quand nous mangeons une pizza congelée parce que quelqu'un au travail a dit que nous avons l'air d'avoir pris quelques kilos, nous n'avons pas réussi à prouver à plusieurs personnes: à nous-mêmes, à notre mère, ou au leader du groupe de Weight Watchers auquel nous participions que nous ne pouvions pas perdre de poids et que nous serions obèses et laides pour le reste de nos vies: nous avons mangé une pizza congelée. Et la prochaine fois où nous allons avoir faim, nous allons manger encore une fois. Quand notre amoureux et nous allons nous chamailler et qu'il va nous traiter d'égoïste, ça ne veut pas dire que notre mère avait raison et que nous sommes un être humain horrible et que nous ne pourrons jamais aimer quelqu'un. Ça veut dire que notre amoureux est en colère et qu'il nous traite d'égoïste. Et quand il n'est pas en colère, il recommence à nous appeler affectueusement «Punky».
 


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Traduits et adaptés par Gilles Vinet, Au Centre de la Vie
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