La filière - INFO 2002
QLDNP1J
gilles.vinet@quandladrogue.com
©2004-1999
The Magazine of the CALIFORNIA ACADEMY OF SCIENCES
Counterpoints in Science

 
Fou de la bouffe
de Jerold M. Lowenstein

Vous pourriez tout aussi bien tomber face 
contre terre en essayant de trop vous pencher 
par en arrière. 

Annexe
L'ours qui s'en abstenait tout seul
(The Bear Who Let It Alone)
James Grover Thurber (1894-1961) 

Les surplus de nourriture qui font actuellement partie de plusieurs cultures, en particulier aux États-Unis d'Amérique, représentent un phénomène assez récent dans l'histoire mondiale.  Le luxe d'avoir tellement de quantités énormes et tant de différentes sortes d'aliments à choisir a provoqué l'apparition de deux patterns d'alimentation qui se retrouvent à des pôles carrément opposés :  La consommation rapide à haute valeur calorique, des repas à haute teneur en graisses, uniformisés et célèbres par l'industrie du service rapide d'aliments  et la mode des aliments 'diètes' poussée par plusieurs écoles rivales de « Ce qui est bon pour vous », moteur de l'industrie des aliments naturels. 
Les habitudes alimentaires des Américains ont changé le paysage à travers le pays et ont même eu un impact planétaire sur le plan de la nutrition, culturellement, politiquement, et économiquement.  Chaque jour aux États-Unis, un quart de la nation s'arrête dans un restaurant à service rapide. La corporation McDonald's emploie un million de personnes annuellement, et engage sur le plan national 90 pour cent des ouvriers dont c'est le premier emploi, et avec lequel la plupart gagnent le salaire minimum.  Dans son livre très prospère Fast Food Nation : The Dark Side of the All-American Meal (Houghton Mifflin, 2001), l'auteur Eric Schlosser décrie le point atteint par l'industrie des services alimentaires rapides qui a homogénéisé notre société, raboté notre paysage, entretenu l'épidémie d'obésité, et imposé notre culture américaine à bien d'autres nations. 
McDonald's a 15.000 restaurants dans 120 pays étrangers et en ouvre quatre nouveaux à chaque jour.  Le berger français Jose Bove est devenu un héros national en 1999 lorsqu'il a démoli un 'McDonald' en construction, le vilipendant en disant que c'était une offense à la culture et à la cuisine française.  Néanmoins, McDonald's est si populaire et omniprésent, selon Schlosser, que les arches dorées sont maintenant plus facilement identifiés partout autour du monde que même la croix chrétienne. 
Il y a quelques années, la revue The Economist a commencé à publier un index Big Mac, comparant les prix de ce 'burger' dans différents pays comme indicateur de la valeur relative de leurs devises.  Selon leur dernière estimation, un Big Mac et des frites en Afrique du Sud coûte l'équivalent de $2.00, comparé à $3.50 aux États-Unis, ce qui nous suggère que le rand sud-africain est probablement la devise la plus sous-évaluée.  (Une occasion pour les négociants internationaux de faire beaucoup d'argent sur le marché des changes). 
 Dans Fast Food Nation, Eric Schlosser s'est centré sur la ville de Colorado Springs, où il y a une accumulation interminable de Kentucky Fried Chicken, Burger King, Wendy’s, McDonald’s, Subway, Pizza Hut et Taco Bells. McDonald's se sert de la communauté de Colorado Springs comme emplacement pour faire l'essai de ses futurs services automatisés.  Une unité sophistiquée laisse tomber les pommes de terre en forme de frites surgelées dans des paniers à treillis métallique, les abaisse dans l'huile chaude, les soulève et les secoue, les abaisse encore une fois dans l'huile encore jusqu'à ce qu'elles soient parfaitement frites, et les vide finalement sous des lampes de chaleur, les conservant croquantes et prêtes à être servies.

Les frites sont l'article le plus vendu dans tous les services d'alimentation aux États-Unis.  La production des pommes de terre en forme de frites surgelées est devenue une affaire énormément sujette à la concurrence, contrôlée par trois gigantesques compagnies qui ne requièrent qu'une faible marge de bénéfices.  Sur $1.50 dépensé pour une portion des frites, seulement deux cents vont au fermier qui a récolté les pommes de terre.  Les entreprises des producteurs de pommes de terre de l'Idaho doivent devenir plus démesurées et plus automatisées ou quitter le marché.  Les fermes familiales ont cédé la place aux fermes corporatives qui s'étendent sur des milliers d'acres.  Schlosser décrit une usine à Aberdeen dans l'Idaho, où les bandes rouges des corroyeurs s'entrecroisent à l'entrée et à la sortie de machines qui lavent, classent, épluchent, découpent, blanchissent, sèchent, font frire, et surgèlent des millions de kilos de pommes de terre en tranches par jour. 
Les gens aiment le goût des frites de chez McDonald's, un goût a en grande partie caractérisé par l'huile de friture, un mélange de suif de boeuf et d'huile de coton.  Ce mélange donne aux frites un niveau de gras saturés plus élevé qu'un hamburger de chez McDonald's — un moyen idéal entre autres pour favoriser les maladies coronariennes et l'obésité.  Sous le coup de critiques féroces en 1990, McDonald's a changé ses procédés pour se servir désormais d'une huile végétale pure, y ajoutant quelques additifs pour conserver son arôme et sa saveur 'bouvillon'. 
Inutile de le répéter, un Big Mac avec des frites et un grand Coke fournissent toujours assez de calories, de gras, de sucre, et de sel pour alimenter tous les membres d'un village africain.  Les  croquettes de poulet McNuggets, que la plupart des clients croient être une saine alternative, contiennent effectivement deux fois plus de gras par gramme que les hamburgers.  Disons bien que McDonald's n'a pas une approche scientifique envers ses produits.  Son Institut de recherche procède à des analyses de texture pour mesurer le 'feeling dans la bouche' pour déterminer ce que les clients préfèrent, étalonnant les propriétés de leurs aliments telles que le rebond, le fluage, la capacité à demeurer croustillants et juteux, à être mastiqués, la succulence, la facilité à étendre le produit et sa fermeté. 
Si les aliments préparés et servis rapidement se retrouvent à une extrémité du spectrum alimentaire américain, il y a aussi le souci d'une saine alimentation qui s'éveille à l'autre bout.  La nourriture, après tout, c'est un carburant vital, et ça peut causer la mort ou la maladie si elle est pervertie ou dénaturée. 

Chacun de nous reconnaît que la nourriture est intimement liée à la santé, mais ce qui est sain ou même permis de manger est sujet à des contraintes de coutume, de tradition, et de religion.  Récemment, les regards scientifiques de la nutrition ont pénétré dans ce fief, mais la physiologie et la biochimie humaines sont de tels domaines complexes que les nouvelles théories en science de la diététique, et qui sont souvent contradictoires, apparaissent constamment propulsées des médecins, des gourous, et des pigistes de tout acabit — en fait n'importe qui  peut publier un livre ou un article dans une revue.  Puisque aucune de ces diètes alimentaires ne soulève d'enthousiasme pour bien longtemps, il y a toujours un marché ouvert pour de nouveaux engouements. 

 Dans son livre Health Food Junkies (Broadway Books, 2000), Steven Bratman, qui se décrit comme médecin à pratique alternative, a posé un regard courageux sur une partie des habitudes américaines de consommation qui pourrait s'appeler la « nation de l'alimentation lente » (Slow Food Nation).  Autrefois il a été partisan de l'école de pensée qui proposait de soigner tous les maux qui affectent les êtres humains par une alimentation saine, il admet aujourd'hui qu'il n'y croit plus vraiment.  De sa propre expérience et de celle de ses patients, il conclut que la recherche d'un traitement en modifiant son alimentation a créé maintenant des difficultés pires que le problème original suscitait. 
Il appelle ce trouble très répandu « orthorexia nervosa », sa propre version du syndrome mieux connu d'anorexia nervosa.  L'anorexie est un dérèglement et une perte d'appétit et ceux (surtout celles) qui en sont affectés peuvent réellement jeûner au point de mourir de faim à moins d'être hospitalisés et gavés.  Orthorexia, du grec« ortho »  qui signifie direct, correct, vrai, c'est cette passion névrotique de manger des aliments sains.  Alors que les anorexiques et les boulimiques sont centrés sur la quantité de nourriture, les personnes orthorexiques se centrent sur la qualité de leur alimentation, au point où la planification, l'achat, la préparation et la dégustation de leurs repas commencent à absorber toutes autres sources de joie et de signification. 

Bratman avait découvert l'orthorexia nervosa avant qu'il ne devienne médecin.  Il était cuisinier et horticulteur biologique dans une commune du nord de l'état de New York.  Il a dû préparer plusieurs menus différents à chaque repas : pour les mangeurs de viande, pour les végétariens, pour les végataliens pour qui le fromage est un poison, pour les adeptes de sectes indoues qui évitent de manger des oignons et de l'ail de peur qu'ils réveillent leur désir sexuel.  Il y avait aussi les friands de crudités d'un côté, et les disciples de la macrobiotique qui condamnent les aliments crus de l'autre groupe précédent.  Il y a ceux qui croient que les pelures des fruits et des légumes contiennent la plupart des éléments nutritifs et qui affrontent ceux qui ont évité les pelures car elles auraient concentrés la plupart des polluants environnementaux.  Pour chaque théorie en nutrition, il y en a d'autres qui naissent pour la contredire.  L'une des choses que toutes ces familles alimentaires ont en commun c'est leur dédain pour les citoyens ignares des villes environnantes, qui avalent des burgers, des frites et des biscuits aux brisures de chocolat. 

Comme médecin à pratique alternative, Bratman a été consulté par des centaines de patients affligés d'orthorexia.  Une d'elles souffrait d'asthme chronique.  Elle s'est améliorée avec un régime alimentaire sans produits laitiers, sans blé, soja ou maïs.  Mais elle n'était satisfaite, et a aussi éliminé les oeufs, l'avocat, les tomates, l'orge, le seigle, le poulet, le boeuf, la dinde, le saumon et le thon.  Finalement, les seuls aliments qu'elle pouvait tolérer étaient de l'agneau et du sucre blanc, avec une rotation complexe de certains autres aliments.  Elle amène ses propres mets partout où elle va et, inutile de le dire, on ne l'invite pas beaucoup.  Bratman note que lorsqu'elle prenait des médicaments, elle n'avait pratiquement aucun symptôme d'asthme, et elle avait une vie.  Maintenant tout qu'elle a, c'est un menu. 

Un autre de ses patients, qui cherchait la vie éternelle, mangeait jusqu'à douze petits repas par jour, chacun se composant d'un seul aliment, et il ingurgitait 80 suppléments alimentaires achetés dans des magasins d'aliments naturels. 
Une horde de personnes maintenant s'étant elles-mêmes diagnostiqué comme souffrant d'allergies alimentaires et va vous parler agréablement de toutes ces choses qu'elles ne peuvent manger.  La grande majorité de ces allergies sont imaginaires, comme l'a démontré une étude scientifique avec double anonymat des participants de l'Université de la Californie à San Francisco.  Les volontaires convaincus d'avoir des allergies ont été aléatoirement placés dans deux groupes. 

Les participants du premier groupe ont été parcimonieusement injectés avec des extraits de nourriture.  Ceux de l'autre groupe ont été injectés avec de la solution saline. 

Ni les médecins ni les patients ne connaissaient la véritable nature de l'injection.  Les réactions allergènes telles que une respiration bruyante, un pouls rapide et des douleurs abdominales étaient tout aussi fréquentes dans le groupe 'salin' que dans le groupe 'substrat d'aliment'.  Pratiquement aucun des sujets n'a réagi franchement à un substrat des aliments auxquels ils étaient censés être allergiques. 
Bratman a diagnostiqué sept agendas cachés chez ces 'junkies' des aliments naturels : 

  • l'illusion d'être en totale sécurité 
  • un désir de totalement tout contrôler
  • un désir de se conformer secrètement aux tendances de la mode 

  • (voulant être probablement mince sans pouvoir l'admettre) 
  • une recherche spirituelle dans la cuisine
  • un puritanisme alimentaire (plaisir dans l'abnégation)
  • un désir de se créer ainsi une identité 
  • une peur des autres (régime extrême comme manière d'éviter de côtoyer les autres). 
Il conseille d'identifier clairement quand un régime alimentaire peut vous rendre malade ou malheureux ou qu'il fait partie d'une fausse croyance. 

Entre ces deux extrêmes, les dépendants aux aliments préparés et servis rapidement et les junkies des aliments naturels, une pratique existe toujours que nous pouvons appeler une alimentation réellement saine.  Un tel menu consiste principalement d'un grand nombre de portions de fruits et de légumes, un petit peu de poisson ou viande, pas trop de gras et pas trop de calories.  Notre espèce a bel et bien été florissante sur ce régime pendant 99,9 pour cent de son existence sur cette planète, mais c'est absolument trop simple pour la plupart des Américains de nos jours.  Nous sommes éblouis par les options culinaires aujourd'hui disponibles, les revues de gastronomie, la publicité à la télé et la tapage des champions de régimes alimentaires nous obnubilant des avantages de leur diète.  En outre, si nous suivions tous un tel programme avec rigueur, imaginez alors les conséquences économiques !  Les vastes complexes industriels établis autour des chaînes et franchises de restaurants, des ranchs de bétail, des imposants champs et entrepôts frigorifiques de pommes de terre frites surgelées, les suppléments d'aliments naturels et les nouveaux régimes alimentaires révolutionnaires qui vous annoncent comment manger tout ce que vous voulez et continuer à perdre le poids que vous voudriez voir fondre durant la nuit, s'éclipseraient rapidement, augmentant ainsi la récession mondiale. 
Naturellement ça ne va pas se produire demain matin.  Nous sommes tous un peu fou en ce qui concerne la nourriture, et chacun de nous est convaincu que notre propre délire est la meilleure manière de procéder.  Depuis le 11 septembre, les gens prennent moins souvent l'avion, mais ils ne mangent pas moins.  La nation d'aliments préparés et servis rapidement et la nation de l'alimentation lente vont continuer à fournir à notre économie aise et assistance.  Le grand index Big Mac brillera comme une balise pour les négociants internationaux de devises, et les fanatiques des aliments naturels, contemplant sans cesse le yin et le yang de leur prochain repas, trouveront toujours de nouvelles choses à faire et particulièrement de nouvelles choses à ne pas faire, pour nourrir leur habitude. 
 

Jerold M. Lowenstein est professeur de médecine à l'Université de la Californie à San Francisco.
jlowen@itsa.ucsf.edu
Texte original : Counterpoints In Science — Crazy About Food
http://www.calacademy.org/calwild/2002spring/stories/counterpoints.html


L'ours qui s'en abstenait tout seul 
(The Bear Who Let It Alone)

James Grover Thurber (1894-1961)

Tiré de Fables For Our Time. 
Copyright © 1940 James Thurber. 
Copyright © 1968 Rosemary A. Thurber.
www.newsun.com/TheBear.html
 

Traduit et adapté par 
Gilles Vinet, Au Centre de la Vie

Au beau milieu des broussailles de l'Ouest américain, il y avait là un ours brun qui pouvait soit en prendre soit s'en abstenir.  Il entrait dans un bar où ils vendaient de l'hydromel, une boisson fermentée à partir du miel, et alors, il prenait seulement deux verres.  Puis il mettait une certaine somme d'argent sur le bar et disait : « Demandez aux ours dans la salle arrière ce qu'ils veulent prendre ! » et il s'en retournait à la maison.  Mais un jour il s'est mis à boire tout seul la majeure partie de la journée.  La nuit, il titubait en se rendant à la maison, donnait en entrant un coup de pied sur le support à parapluies, jetait par terre les lampes dans le hall, et défonçait les fenêtres avec ses coudes.  Puis il s'écrasait sur le plancher et dormait là jusqu'à ce qu'il aille se coucher dans son lit.  Son épouse a été énormément déchirée par cette situation et ses enfants en étaient très inquiets. 
À la longue, l'ours a vu qu'il faisait erreur en se comportant ainsi et il a commencé à changer.  Finalement, il était connu comme aimant savourer une bonne tasse de thé et un bavard exubérant qui prêchait continuellement la tempérance.  Il s'évertuait à décrire à tout le monde qui se présentait chez lui les terribles conséquences de l'alcool, et il se vantait comment il était désormais fait fort et vertueux depuis qu'il avait cessé de toucher à la bouteille.  Pour démontrer ses dires, il pouvait se tenir debout appuyé sur sa tête et sur ses mains et il faisait des cabrioles et pirouettes dans la maison, jetant par terre le support à parapluies, jetant par terre les lampes dans le hall, et défonçant les fenêtres avec ses coudes.  Alors il se couchait sur le plancher, fatigué par tous ces exercices sains et tonifiants, puis il s'en allait se coucher. Son épouse était énormément attristée par son état et ses enfants en étaient très troublés. 

Morale: Vous pourriez tout aussi bien tomber face contre terre en essayant de trop vous pencher par en arrière.

James Grover Thurber (1894-1961)
Tiré de Fables For Our Time. Copyright © 1940 James Thurber. Copyright © 1968 Rosemary A. Thurber.
www.newsun.com/TheBear.html

In the woods of the Far West there once lived a brown bear who could take it or let it alone. He would go into a bar where they sold mead, a fermented drink made of honey, and he would have just two drinks. Then he would put some money on the bar and say, "See what the bears in the back room will have," and he would go home. But finally he took to drinking by himself most of the day. He would reel home at night, kick over the umbrella stand, knock down the bridge lamps, and ram his elbows through the windows. Then he would collapse on the floor and lie there until he went to sleep. His wife was greatly distressed and his children were very frightened.

At length the bear saw the error of his ways and began to reform. In the end he became a famous teetotaler and a persistent temperance lecturer. He would tell everybody that came to his house about the awful effects of drink, and he would boast about how strong and well he had become since he gave up touching the stuff. To demonstrate this, he would stand on his head and on his hands and he would turn cartwheels in the house, kicking over the umbrella stand, knocking down the bridge lamps, and ramming his elbows through the windows. Then he would lie down on the floor, tired by his healthful exercise, and go to sleep. His wife was greatly distressed and his children were very frightened.

Moral: You might as well fall flat on your face as lean over too far backward.

James Thurber

From Fables For Our Time. 
Copyright © 1940 James Thurber. Copyright © 1968 Rosemary A. Thurber.
www.newsun.com/TheBear.html

Traduits et adaptés par Gilles Vinet, Au Centre de la Vie
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