La filière - INFO 2002
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Why is recovery so hard ?
par Floyd P. Garrett, M.D.

Qu'est-ce qui fait que le rétablissement est si difficile?
Réflexions sur la dépendance et le rétablissement 
par Floyd P. Garrett, M.D.

sommaire :

  • Le casse-tête : Pourquoi le rétablissement est-il si difficile?
  • Deux visions de la problématique de la dépendance : choix ou maladie 
  • Qu'est ce que les dépendants en pensent ?
  • Que signifie le terme "DÉNI" (ou négation) ?
  • Projection paranoïde du blâme
  • Rationalisation, justification, minimisation
  • La dépendance comme l'amour rend aveugle
  • L'égo malade
  • Par où est-ce que les dépendants devraient normalement commencer ?
  • Conclusions
  • Lectures supplémentaires

Le casse-tête : Pourquoi le rétablissement est-il si difficile ?

Un rétablissement durable d'une grave dépendance se produit vraisemblablement lorsqu'il y a une bonne compréhension de la nature et du processus progressif de la maladie et des méthodes qui, à la suite de laborieuses expériences de vie, se sont avérées efficaces pour contrer cette maladie et garder ceux et celles atteints en rémission. En ce qui concerne la dépendance et le rétablissement, et parmi les plus importants défis et tâches, la vraie liberté réside dans la lumière qu'apporte la connaissance. Plus la personne dépendante comprend ce qui se passe vraiment chez elle et les moyens qu'elle peut prendre pour se rétablir, meilleures sont les chances de se libérer à court et à long terme de la dépendance. 

Mais bien que cette expérience durement gagnée par les dépendants et par ceux et celles qui sont intervenants en alcoolisme et toxicomanies soit facilement accessible à une foule de sources disponibles (littérature, meetings des groupes d'entraide comme AA, NA, etc., les divers programmes de thérapie et de réadaptation, des amis et des membres de la famille qui se sont rétablis ou qui sont en rétablissement, …) cette même expérience nous a démontré que les principales pierres d'achoppement qui nuit à l'utilisation de ces informations, ce sont les informations erronées qui circulent concernant la dépendance, informations qui semblent étonnamment très résistantes au changement.

Nous pouvons à juste titre dire que le dépendant, typiquement, est assez ignorant et même quelquefois très mal informé à propos de la maladie de la dépendance : non seulement ses idées concernant ce qui est peut nuire et ce qui est nécessaire de faire sont presque toujours incorrect, il va facilement s'accrocher de manière très tenace à ses fausses croyances et résister à tout ce qui pourrait lui amener de l'éclaircissement, de la lumière dans ses zones obscures et ainsi se soigner en se servant des expériences des autres. C'est comme si celui qui est en train de se noyer se débarrassait de sa ceinture de sauvetage et même fustigeait les sauveteurs qui cherchaient à le ramener sur la terre ferme.

Les principales données colligées sur la maladie de la dépendance et sur le rétablissement sont ni complexes ni difficiles à comprendre. Pourquoi, alors est-ce que les dépendants ont tant de misère à saisir et à agir à partir de ces informations ? La réponse à cette question elle-même dépend de la qualité de la compréhension que nous avons de cette maladie de la dépendance et de son influence sur le jugement et les processus cognitifs des dépendants. 

Deux visions de la problématique de la dépendance : choix ou maladie 

Bien des gens encore croient que la dépendance n'existe pas : ils affirment que s'engager dans des activités dangereuses d'abus et d'excès n'est qu'un pauvre choix personne, Tous ceux et celles qui sont engagés dans une forme d'intervention ou qui sont eux-mêmes dépendants sont bien conscients que les choses ne sont pas si simples comme le modèle de choix personnel le suppose. 

Choix personnel
La théorie du choix personnel en matière de toxicomanies nie le fait que l'utilisation même du terme dépendance ajoute quelque chose d'utile à la compréhension de ces comportements toxiques. Les adhérents de ce modèle de choix personnel peuvent même voir dans le concept de la dépendance une fuite non justifiée : une excuse pour de mauvais choix personnels, malsains et d'indigence; par exemple : choisir de continuer à boire encore plus d'alcool pour certains fait partie du lot. Selon ces personnes, il n'y a rien de vraiment différent entre les alcooliques et les autres dépendants si ce n'est le fait qu'ils choisissent de se livrer à des comportements qui se révèlent abusifs pour eux-mêmes et toxiques pour ceux qui les côtoient. Ceux et celles qui croient au modèle de choix personnel supposent qu'il y a un continuum de comportements où toute la population se retrouve étalée. Dans le cas de la consommation d'alcool, certaines personnes font le choix de boire plus, d'autres moins. La seule chose qui différencie ces personnes est leurs choix. 

Pour un partisan du modèle du choix personnel, l'introduction du terme 
"dépendance" est gratuit et en même temps arbitraire parce qu'il sème la confusion envers ce qui n'est au fond qu'une simple question de préférence personnelle.
Peu importe si c'est le résultat d'un choix personnel ou d'une maladie qui se nomme dépendance, le comportement qui nous préoccupe démontre ces caractéristiques :

1— abusif;
2— dangereux présentement ou potentiellement à risques;
3— fréquent, répété;
4— rigide, stéréotypé;
5— chronique;
6— très résistant aux changements;
7— sujet à la récidive et à la rechute suite à une période d'abstinence;
8— encombré de déni et d'autres mécanismes psychologiques de défense.
Bien qu'il soit fréquent de croire que la dépendance n'est liée qu'à l'abus de drogues, les caractéristiques de la dépendance de la liste dressée juste là se manifestent pourtant dans beaucoup de situations où la drogue n'est pas présente. Le jeu pathologique, les achats compulsifs, l'anorexie et la boulimie, la compulsion à outremanger et bien d'autres comportements toxiques ont manifestement de telles caractéristiques et peuvent dans bien des cas être décrits comme des comportements compulsifs.

Cet élargissement du concept de comportements de dépendance est une des choses qui dérangent les adhérents du modèle du choix personnel, parce qu'ils ont peur que tout devienne un symptôme de la maladie prénommée la dépendance, et qu'aucun inventaire moral ne persiste à tenir compte de ces choix mal avertis et même quelquefois immoraux. 

Processus de la dépendance, trouble ou maladie

Le terme "dépendance" est souvent utilisé comme synonyme d'assuétude ou d'addiction qui vient du Latin addictere, dont l'une des signification est "d'être lié à un autre". Dans la loi Romaine, cela référait au processus par lequel quand une personne libre était comme concédée à une autre, elle devenait ainsi son serviteur ou son esclave. La compréhension moderne que nous avons d'un comportement toxique comme la dépendance, c'est qu'un individu atteint de cette maladie n'est plus libre de choisir. 

Dans une mesure plus importante que ce ne l'est pour la personne non dépendante, les choix du dépendant — si nous pouvons continuer à appeler cela des choix — sont forcés ou déterminés par des facteurs hors de son contrôle. Selon cette perspective, le dépendant agit de cette façon non parce qu'il n'est pas intelligent, qu'il est têtu, fou ou méchant, mais parce qu'il ne peut faire autrement. 
Lorsque nous désignons la dépendance sous le vocable de maladie ça ne change pas vraiment grand chose, sauf lorsque nous croyons dans ce cas qu'il y a quelque chose qui n'est pas correct chez le dépendant et que cela va bien chez le non dépendant. Dans cette perspective, le dépendant a quelque chose de différent avec le non dépendant.

Benjamin Rush (1745-1813) était un médecin très respecté et est devenu signataire de la Déclaration de l'Indépendance. Il fut un officier médical et le médecin chef durant la Guerre de la Révolution. Rush a publié une enquête menée sous le titre " An Inquiry into the Effects of Ardent Spirits on the Human Mind and Body "(Enquête sur les effets des spiritueux sur le cerveau et le corps humain) en 1784. Il avait écrit :" Drunkenness is the result of a loss of willpower. Initially drinking is purely a matter of choice. It becomes a habit and then a necessity."  (L'ivrognerie est le résultat d'une perte de maîtrise de la volonté personnelle. Ça devient une habitude et puis un besoin.) Sa représentation s'est établie à la vue de buveurs habituels qui nécessitaient plus des soins médicaux qu'être jugés sur le plan moral. 

L'approche de Benjamin Rush était différente de celle du prêcheur bien connu Jonathan Edwards, qui en 1754 a publié son livre "Freedom of the Will" (Délivrance de la volonté) dans lequel il écrivait : "A man never, in any instance, wills any thing contrary to his desires, or desires any thing contrary to his Will.... His Will and Desire do not run counter at all: the thing which he wills, the very same he desires" (Un homme dans quelque cas que ce soit, peut volontairement opter pour quelque chose contraire à ses désirs ou désirer quoique ce soit contraire à sa volonté… Sa volonté et son désir ne s'opposent pas : tout ce qu'il veut est précisément ce qu'il désire).

"Thus, when a drunkard has his liquor before him, and he has to choose whether to drink or no . . . If he wills to drink, then drinking is the proper object of the act of his Will; and drinking, on some account or other, now appears most agreeable to him, and suits him best If he chooses to refrain, then refraining is the immediate object of his Will and is most pleasing to him." (Ainsi, quand un ivrogne a de la boisson devant lui et qu'il a à choisir s'il boit ou non…S'il veut boire, alors son boire devient l'objet propre à une mise en œuvre de sa volonté personnelle ; et lorsqu'il boit, à cette occasion ou à une autre, ça devient plus convenable pour lui et ça le satisfait pleinement. S'il choisit de se retenir, alors son abstinence devient l'objet direct de sa volonté personnelle et cela devient une activité très plaisante pour lui.)

"It cannot be truly said, according to the ordinary use of language that a malicious man, let him be never so malicious, cannot hold his hand from striking, or that he is not able to show his neighbor kindness; or that a drunkard, let his appetite be never so strong, cannot keep the cup from his mouth. In the strictest propriety of speech, a man has a thing in his power, if he has it in his choice or at his election.... Therefore, in these things, to ascribe a non- performance to the want of power or ability, is not just." (Nous ne pouvons dire en vérité selon l'usage familier de notre langue qu'un homme malicieux, en espérant qu'il ne sera jamais si malin, ne peut retenir son bras de frapper, ou de témoigner de la gentillesse envers son prochain, ou dans le cas de cet ivrogne, de ne laisser sa soif être trop forte, qu'il ne puisse empêcher son verre de lui monter aux lèvres. Dans le sens strict de ces mots, un homme possède bien des choses sous son contrôle, s'il en a le choix ou s'il décide d'agir ainsi… En conséquence, dans de telles circonstances, d'affubler un échec de sa volonté, de son contrôle ou de ses capacités n'est tout simplement pas équitable.)

Ainsi comme aux premiers temps de la colonie, nous découvrons ces mêmes approches rivales, de choix personnel vs de la dépendance, qui caractérisent deux visions opposées de composer avec les comportements que nous nommons aujourd'hui de toxicomanie, d'assuétude ou d'addiction. 

Qu'est-ce que les dépendants en pensent ?

Bien que les tenants de l'approche du choix personnel aient peur que si les personnes qui boivent, se gèlent, ou s'anesthésient à l'aide de quelque compulsion ou addiction, sont informées par des experts du fait qu'ils souffrent d'une condition ou d'une maladie qui les privent complètement ou en partie de la maîtrise de leurs vies, que ces personnes reçoivent cela comme une permission sans équivoque de se débarrasser de ce qui leur restait de cette habileté de contrôle sur soi, de leur sens des responsabilités sur le plan moral, l'expérience nous a démontré que ce n'est pas le cas chez les alcooliques et les autres dépendants. De fait, c'est vraiment l'opposé qui se produit dans le cerveau des alcooliques et des autres dépendants. Et c'est ça  qui peut paraître paradoxal ou même contraire à l'intuition et qui nous donne une réponse à la question qui nous était posée plus haut : Les données et informations générales concernant la dépendance et le rétablissement ne sont ni complexes ni difficiles à comprendre. Pourquoi, alors, est-ce que les dépendants ont tant de difficultés à saisir et à agir selon ces éclaircissements ?

En 1741, Jonathan Edwards, ce même défenseur du modèle de choix personnel dont nous parlions plus haut, prêchait à ses Pêcheurs bien connus qui étaient dans le bras d'un Dieu en colère dans ces termes :
"The God that holds you over the pit of hell, much as one holds a spider, or some loathsome insect over the fire, abhors you, and is dreadfully provoked : his wrath towards you burns like fire; he looks upon you as worthy of nothing else, but to be cast into the fire; he is of purer eyes than to bear to have you in his sight; you are ten thousand times more abominable in his eyes, than the most hateful venomous serpent is in ours. You have offended him infinitely more than ever a stubborn rebel did his prince; and yet it is nothing but his hand that holds you from falling into the fire every moment." (Ce Dieu qui vous tient au-dessus du gouffre de l'enfer, comme un peu nous pouvons soutenir une araignée, ou quelque insecte insignifiant au-dessus d'un feu, vous déteste et il est injurié à l'extrême : sa colère envers vous brûle comme le feu ; Il vous regarde comme si vous n'étiez plus digne de rien, si ce n'est d'être lancé dans le feu ; il a un regard frais posé sur vous ; vous êtes dix mille fois plus abominable à ses yeux que le plus venimeux et menaçant de tous les serpents peut l'être aux vôtres.)

Aussi étrange et incroyable que ça puisse paraître pour plusieurs, c'est précisément cette vision qui va nous permettre de nous libérer — et c'est l'opinion personnelle de Jonathan Edwards, conviction différente du modèle médical plus complaisant et plus compatissant du Dr. Benjamin Rush et de l'idée même que se font la majorité des dépendants de leurs propres comportements. Plutôt que de se voir comme de malheureux infortunés et comme des malades qui ne peuvent s'aider eux-mêmes, ils s'accrochent quelquefois fatalement à cette vision d'eux-mêmes, des êtres totalement responsables et aux actions comptabilisables comme des pêcheurs dans les mains d'un Dieu vengeur. 

Il n'y a pas de plus grands adeptes déterminés ou disciples passionnés par la théorie du choix personnel que les toxicomanes actifs dans leur maladie. Cette croyance des dépendants n'est pas simplement impersonnelle et abstraite : ils sont prêts à prendre le risque et effectivement vont risquer le tout pour le tout : leur honneur, leurs fortunes et leurs propres vies en s'accrochant à cette ultime illusion de la liberté complète de leur volonté. 

Il a déjà été dit qu'un alcoolique est une personne qui peut en prendre et en laisser — alors il en prend. Et pourquoi pas ? Pour la majorité, ce n'est pas la totalité de sa carrière de buveur qui a été ainsi affectée, l'alcoolique typique est absolument convaincu qu'il peut arrêter de boire quand il le désirera vraiment. Dans la plupart des cas, de fait, il a son propre plan personnel pour cesser de boire — quand ou lorsque ça deviendra vraiment nécessaire et que ça commandera de prendre ce qu'il est convenu d'appeler pour lui un grand pas inéluctable. 

Pour le dépendant, c'est pareil — dont l'alcoolique n'est qu'un exemple frappant et aisé à décrire — il ne doute pas de son habileté de contrôler ou de modérer ses consommations quand il désirera le faire. 

Les tenants du modèle de choix personnel ont peur de dire aux alcooliques qu'ils sont impuissants devant l'alcool, qu'ils ne peuvent plus boire de manière responsable peu importe combien ils y mettent de l'énergie. Cela va rendre la situation difficile encore plus pénible quand notre buveur problème se sert de cette notion d'impuissance pour boire encore plus et de manière encore plus irresponsable qu'auparavant. 

Mais la réalité de l'alcoolisme et des autres dépendances est toute autre, dans la vaste majorité de telles éventualités, le dépendant actif dans sa maladie conserve cette confiance en son habileté à cesser ou à diminuer ses consommations qui est souvent décrite comme déconcertante aux observateurs qui le voient essayer à répétition d'être abstinent et qui se surprennent à le regarder échouer à chaque fois. 

Que signifie le terme "DÉNI" (ou négation) ?

La principale raison pourquoi l'alcoolique ou le dépendant continue à croire quelque chose comme ça, et au moins aux yeux de ceux et celles qui le côtoyent depuis longtemps, ça apparaît presque comme une fumisterie mauvais genre,  c'est que son jugement et son esprit critique sont perturbés et confus par les mécanismes psychologiques de défense de négation. Ainsi un alcoolique ou un dépendant qui n'a jamais pu contrôler son boire pour une période déterminée, qui s'est mis sérieusement dans le trouble de façon répétée et assez prévisible chaque fois, qu'il s'est remis à boire, croit d'une façon presque irréductible et avec une confiance indéfectible qui semble souvent bizarre et mal placée que "la prochaine fois, ça va être différent". Il démontre et ce qui semble une mauvaise volonté et une inhabileté marquante à apprendre de sa propre expérience en ce qui concerne les conséquences néfastes qu'il vit à chacune de ses tentatives infructueuse de boire normalement. 

Le concept de déni est complexe et soutient deux notions distinctes et en même temps liées permettant de faire une distinction qui mesure l'état d'éveil conscient présent dans la négation de la réalité. Lorsque utilisé communément, le terme "négation" signifie un désaveu délibéré et interprété de main de maître par la personne qui nie certains faits connus par lui-même comme vrais. Ainsi un criminel qui a été attrapé par la police va presque toujours nié avoir commis le crime pour lequel il est inculpé. La négation lorsqu'elle est utilisée dans ces occasions remplace bien son synonyme, le mensonge. 

L'autre utilisation du terme "négation" ou "déni" réfère au mécanisme cognitif inconscient de défense qui n'est pas limité au seul phénomène de la dépendance, par lequel un individu est identifié comme en déni de certains aspects de sa réalité qui sont trop douloureux à entendre ou menant à une forme de détresse qui est trop difficile à vivre. 

La distinction réside dans le fait qu'un tel déni n'implique aucune duperie consciente ou aucun mensonge lucide, mais ça peut toutefois ressembler à quelque chose qui se retrouve plus près d'une forme primitive de pensée magique. Le cerveau, dans de tels cas, retient ce qu'il croit désespérément comme devant se passer et évite ce qui peut sembler menaçant ou méprisable. De tels dénis sont fréquents à la suite de catastrophe soudaine et inattendue avant que le cerveau ait pu s'adapter à ces faits nouveaux et déplaisants. Ça s'appelle un "mécanisme de défense" parce que sa fonction évidente est de protéger l'esprit pour ne pas être tourmenté par une émotion intolérable et néfaste. 

Ces deux usages du terme "déni", bien que différents mais quand même reliés, sont identifiables lorsque leurs significations deviennent explicites. D'une personne qui semble nier la vérité d'une façon plus ou moins consciente et délibérée, nous allons dire qu'elle nie son problème — alors que pour le dépendant qui est lui-même égaré dans son propre déni, nous allons dire plutôt qu'il est "en déni" devant ses difficultés. Mais bien que ces différenciations soient utiles et importantes, le fait est que ces deux formes de déni sont souvent rencontrées. Elles peuvent être présentes chez la même personne toutes les deux en même temps, rendant la tâche difficile des thérapeutes et des autres pour déterminer combien d'insight a leur patient comparativement à la quantité qu'il choisit de ne pas d'utiliser. Et les choses deviennent encore plus confuses puisque nous savons très bien que les dépendants ont la fâcheuse habitude de tromper et de duper les autres en ce qui concerne la fréquence et la quantité de leurs excès, tout comme l'alcoolique qui a bu et qui nie  l'avoir fait.

C'est important pour une bonne compréhension de la nature de la maladie de la dépendance que nous puissions cerner le mieux possible le type de déni inconscient qui trompe le dépendant lui-même à propos de ses problèmes — puisque c'est cette forme de déni qui posera le principal obstacle au rétablissement de cette maladie qu'est la dépendance. 

Inconscient et involontaire, le déni est classifié comme un mécanisme de défense psychotique parce qu'il implique la négation ou la distorsion majeure de la réalité. Et la psychose — un état mental ou un trouble psychique menant à la folie — résulte dans le fait de perdre le contact avec la réalité, c'est-à-dire croire faussement quelque chose n'est pas vrai ou de nier quelque chose qui est vrai. 

Est-ce vraiment si simple que ça ? 

Est-ce que la psychose n'est rien d'autre que croire comme vrai quelque chose qui est faux et de ne pas croire quelque chose qui est vrai ? Si c'est le cas, bien des débats ou arguments entre humains seraient considérés comme des signes de maladies mentales plutôt que des différences bien raisonnables d'opinions. Et la question naturellement se pose alors : "Qu'est-ce qui détermine ce qui est vrai de ce qui est faux dans de telles circonstances ?"
Ces difficultés et bien d'autres sont responsables des multiples complications qui nuisent à l'établissement d'une définition d'un délire (une fausse idéation due à une maladie mentale): un délire est une fausse croyance non partagée par les autres membres du groupe de pairs du patient qui n'est pas contestée par la raison ou par des preuves contraires. Une compétence dans le domaine est nécessaire pour éviter de faire des erreurs, des différends ou des chicanes sur le plan de la religion, en politique ou de nature philosophique des symptômes de troubles mentaux. 
Dans le cas d'un alcoolique, le délire gravite habituellement autour de la fausse croyance qu'il va être capable de contrôler son boire sans une répétition des problèmes récurrents de son passé ou que les problèmes qui vont apparaître ne seront pas aussi importants que ceux vécus précédemment et perçus par les autres. Il est absolument convaincu de cela au point où qu'aucune quantité de preuves même flagrantes et raisonnablement présentées, quelquefois sous forme de supplications ou d'exhortations par les autres, ne peuvent changer sa façon de penser ou ses comportements. En ce qui concerne l'alcool, il raisonne et se conduit comme un fou. 

Projection paranoïde du blâme : un autre mécanisme de défense psychotique 

Un simple déni, qu'il soit conscient et délibéré, ou qu'il soit inconscient et involontaire, est rarement capable de composer avec la progression et la persistance des divergences de la réalité que nécessitent une maladie aussi grave qu'est la dépendance. D'autres mécanismes de défense sont sollicités pour renforcer le déni comme première barrière et mécanisme de défense. 
 Cet autre mécanisme de défense psychotique, principalement utilisé, se nomme la projection paranoïde. Ce mécanisme est considéré comme un moyen de défense psychotique parce qu'il déforme lourdement la réalité. Comme le déni, la projection paranoïde révise la perception de l'individu de sa réalité et la dirige dans une direction plus conforme à ses désirs — incluant ses désirs impérieux qu'impose sa dépendance. 

La projection paranoïde peut être considérée comme un moyen de défense auxiliaire ou secondaire dans le maintien de la phase active de la dépendance.

Pendant que les tentatives de déni cherchent à créer l'impression qu'il n'y a pas de problème, ou que le problème n'est pas aussi grave que ce que les autres en pensent, la projection paranoïde vise à se débarrasser des problèmes qui ne peuvent être nié. Ainsi, l'alcoolique qui reçoit sa troisième comparution pour conduite en état d'ébriété cherche à rationaliser la situation en blâmant la police pour ses tactiques déloyales et falsifiées. Et les dépendants sont généralement tout aussi prompts à blâmer d'autres personnes pour leurs propres gestes — spécialement les actions liées à leur consommation de substances psychotropes. Quand ils sont confrontés par leur famille ou par leurs amis qui s'inquiètent de leurs comportements destructifs, les dépendants se fâchent et se mettent sur la défensive, se croyant accusés injustement ou cernés dans un coin par des gens qui semblent avoir de drôles de motifs ou des intentions suspectes pour intervenir ainsi. Ils cherchent et découvrent des erreurs chez ceux et celles qui remettent en question leurs comportements, et sont alors convaincus que ce sont ces gens, et pas eux, qui sont à blâmer pour ce qui leur arrive. 

Mécanismes de défense non psychotiques : 
Rationalisation, justification, minimisation
Ce ne sont pas tous les mécanismes de défense utilisés et nécessaires à la dépendance qui impliquent une distorsion totale ou même minimale ou partielle de la réalité. Les mécanismes de défense comme la rationalisation, la justification et la minimisation peuvent être perçus comme une forme non psychotique de "tourner en rond" par lesquels la façade ou l'interprétation qui s'avèrent les meilleures sont utilisées pour qualifier ou colorer les événements déjà vécus. En utilisant ces moyens de défense, les dépendants — et c'est la nature toxique de la maladie qui fait que les dépendants agissent ainsi — finissent par accepter certains aspects de la réalité qui ne peuvent être complètement niés ou blâmés sur d'autres tout en cherchant un mécanisme plus souple qui les rendra plus faciles à avaler. L'objectif de tous ces mécanismes de défense, c'est de réduire ou d'éliminer les conflits existants sur le plan psychique et conscient et écarter ainsi toute contradiction avec la réalité. Les mécanismes de défense non psychotiques sont sollicités pour alléger et aplanir certaines situations problématiques qui n'ont pu être solutionnées par les mécanismes de défense psychotiques les plus importants comme le déni et la projection paranoïde. 
Bien sûr, il n'y a pas seulement les alcooliques et les dépendants qui se servent de ces mécanismes de défense. Quand une personne désire fortement croire en quelque chose, le cerveau se met à l'œuvre automatiquement : il trouve des raisons pour une telle croyance, cherche à minimiser ou dénigrer les preuves qui paraissent contradictoires. 

Un des principaux problèmes pour l'alcoolique ou pour le dépendant, c'est cette forte préoccupation de maintenir cet état de crise qui entoure ses comportements d'abus et c'est pourquoi il a ce besoin pressant d'entretenir en même temps sa dépendance et l'environnement de crise qui l'entoure plutôt que de cesser ses comportements autodestructeurs.

La dépendance comme l'amour rend aveugle

Il y a beaucoup plus que le type, la quantité de substances psychotropes consommées dans la dépendance, beaucoup plus que la fréquence des comportements toxiques dans le jeu pathologique, les achats compulsifs ou la dépendance sexuelle. Il y a beaucoup plus que les conséquences néfastes et quelquefois périlleuses associées aux comportements d'abus d'alcool et de drogues, bien que ce soient parmi les éléments les plus fondamentaux de la dépendance.

Une dépendance très sévère peut être présente malgré l'absence d'une ou de plusieurs conséquences néfastes habituelles comme des effets nocifs majeurs sur la santé, des difficultés sur le plan professionnel, des problèmes légaux et maritaux. De tels indicateurs externes sont en fait relativement superficiels et occasionnels, Leur présence est utile pour identifier ou confirmer la dépendance et leur absence ne doit pas nous laisser présumer qu'il n'y a pas d'addiction. Une des erreurs les plus fréquentes que font les dépendants et leurs proches, c'est d' affirmer que si les complications extérieures ne sont pas présentes, alors un trouble aussi important et dévastateur que la dépendance ne peut se trouver là. 

Subjectivement, l'état mental du dépendant est accaparé par une obsession et par une préoccupation incessante pour sa dépendance qui ressemble pour plusieurs observateurs à l'état d'être d'un amoureux. 
C'est cet état mental compulsif particulier qui mène à ces comportements criants, facteurs facilement identifiables comme étant devant un cas de dépendance. Mais l'origine véritable de la dépendance n'est pas externe ; elle prend naissance dans le cerveau du dépendant, dans son fonctionnement cognitif, dans ses ruminations, dans ses plans et anticipations lorsque le dépendant se livre à ses activités suscitées par sa ou ses dépendances.

Comme un amoureux, le dépendant devient obsédé par l'objet de son amour, éprouve un sentiment de manque quand il en est séparé, exagère ses qualités et minimise ou ignore ses défauts. Ça devient le centre autour duquel sa vie gravite et l'objectif constant à atteindre.

Les obstacles entre le dépendant et sa dépendance ne font qu'augmenter son désir impérieux et son attachement — parce qu'en son absence, "loin des yeux loin du cœur". 

Et les efforts de tiers pour éloigner le dépendant de l'objet de sa dépendance mènent invariablement à plus d'efforts de sa part pour renouer ou continuer avec ce qui a le plus d'importance dans sa vie. 

Et c'est aussi comme ça que ça se passe dans la vie d'un amoureux, l'amour toxique que le dépendant voue à sa dépendance ne va pas sans cahots et sans heurts et ne mène surtout pas à l'éternel nirvana qui a à prime abord été promis. De fait, la progression de cette maladie de la dépendance peut ressembler à une liaison sans amour et malsaine dans laquelle l'amoureux est incapable de vivre avec ou sans l'élue de son cœur. Ce sont des lunes de miel continuelles, des séquences de turbulence, des ruptures fréquentes suivies de deuils plus ou moins brefs et de retrouvailles où se retrouvent l'extase et la béatitude — et ce cycle se répète de manière récurrente. Et ce n'est pas sans raison que certaines formes d'amourettes et d'attachements affectifs sont souvent comparées au processus toxique de la dépendance dans lequel le dépendant est incapable de vivre avec ou sans la substance ou le comportement compulsif de son choix. Il semble capable de survivre de façon irraisonnable à toutes les vicissitudes et les souffrances que l'état de crise permanente de la dépendance entraîne dans son tourbillon — remous qui l'emportent quelques fois jusqu'à la mort. 

La comparaison faite entre la dépendance et une liaison amoureuse soutient une conception dynamique de tout le processus toxique et imprévisible de la dépendance. Si, par exemple, nous substituons le mot "cette femme" au mot "alcool" dans les discours et harangues que font les alcooliques à leurs familles, amis ou thérapeutes, c'est plus facile de comprendre la terrible conjoncture dans laquelle se retrouve le dépendant avec sa compulsion et son penchant toxique. Il se retrouve continuellement entourés de tous ceux et celles qui lui suggèrent pour son propre bien de briser cette relation plus importante à ses yeux que la vie elle-même. Il entend ce que les autres lui disent, ne nie pas qu'il y a en quelque sorte un peu de vérité dans leurs dires ; il est même prêt à concéder le fait qu'il n'agit pas de manière très prudente ou raisonnable comme il en était capable auparavant. Par contre, il croit qu'il est le seul, essentiellement, qui peut vraiment comprendre "cette femme" et la vraie nature de leur relation, qu'il décrit comme tellement plus riche et plus satisfaisante que d'éventuels observateurs pourraient espérer la connaître.
Et c'est ainsi qu'il développe du ressentiment contre les critiques et les tentatives de sabrer dans cette relation toxique qu'il vit avec sa dépendance, même si quelquefois il admet éprouver certaines difficultés et que le fait de demeurer dans une telle relation implique pour lui des coûts élevés. Mais c'est un coût qu'il considère même comme un honneur de payer à cause de l'intensité de son affection et de sa passion pour cette substance ou ces comportements toxiques, l' "objet" de son amour.

Un autre aspect de cette analogie entre la dépendance et l'amour se révèle quand toutes les énergies du dépendant sur le plan émotif et son attention convergent vers cet amour sous le joug et la domination de la dépendance pour montrer qu'il n'en reste plus pour lui-même et disponible pour vivre d'autres relations interpersonnelles. Et dans tous les cas, même dans ceux de dépendance moyenne, la relation primaire du dépendant est toujours centrée sur sa dépendance, peu importe ce qui paraît à la surface. Ça confirme l'extrait suivant tiré de la Bible qui dit que "Nul homme ne peut servir deux maîtres". Quand les temps deviennent difficiles et que chacun semble devoir tirer son épingle du jeu, la loyauté du dépendant envers sa dépendance va dominer même les sollicitudes et les relations les plus solides et importantes. La dépendance est une maîtresse jalouse qui ne tolère pas de rivaux ou d'autres courtisanes autour d'elle. 

Une autre similarité qui est présente entre un certain type d'amour romantique et la dépendance est la capacité de la dépendance tout comme l'amour,  de mobiliser et des restreindre toutes les ressources de la personnalité du dépendant. Tout le monde sait que chez quelqu'un qui est "tombé" en amour, sa pensée, ses sentiments et ses actions sont transformés, semblent "énergisés" et paraissent même irrationnels et illogiques. Alors personne — ou peu de gens — peut pour de courts moments  parler à une telle personne dépendante. Parce qu'il faut comprendre qu'une personne "en amour" est centrée sur elle-même, sur sa vie et sur ses priorités d'une manière totalement différente de ce qu'elle vivait avant qu'elle ne "tombe" en amour. 

Les anecdotes, contes et légendes qui parlent de l'amour romantique sont remplies d'images et d'avertissements de peines et de souffrances, d'aveuglement, de traumatismes, et même de folie — toutes des circonstances qui radicalement perturbent le sens de la réalité de la victime et sur lesquelles elle n'a aucun contrôle. 

L'égo malade 

La dépendance est — ou devient —un élément perturbateur du moi en entier. Dans les premiers moments, ça semble se limiter ou se localiser au seul secteur comportemental. Mais même à ce stade, une évaluation approfondie de la façon de penser, d'agir ou de se sentir du dépendant en ce qui concerne sa substance de choix ou en ce qui regarde le processus avec lequel il devient lié peut démontrer qu'il y a déjà un système radiculaire sophistiqué qui s'est déjà installé juste  sous la surface. 

Malheureusement, la source principale qui alimente cet insight a la qualité d'être récapitulative : ces dépendants se retrouvant en rétablissement, après habituellement bien des souffrances et des déconfitures, sont fréquemment capables de faire une rétrospective de leurs propres expériences et de reconnaître dès le départ que quelque chose de profond, de plus subtil et finalement de plus menaçant commençait à affecter leurs vies et à être beaucoup plus angoissant qu'ils l'avaient d'abord réalisé ou qu'ils le réalisent présentement. De fait, ce n'est que beaucoup plus tard, au milieu du plus profond bas-fond, et sous la lumière de leurs plus récentes expériences de ce processus progressif de la dépendance qu'ils peuvent reconnaître les premiers signes avertisseurs de la dépendance. La dépendance, comme la vie, doit être vécue en allant vers l'avant mais ne peut être comprise qu'en faisant marche arrière depuis les premiers jours du rétablissement.

L'histoire écrue du processus de la dépendance ressemble à la progression d'une tumeur maligne envahissante. Au début, le fibrome est petit, localisé et semble assez facile à enlever. Plus le temps passe, plus la tumeur se répand inexorablement par tout le corps de sorte qu'il sera difficile et impossible dans bien des cas, de l'extirper. Et ça peut se révéler immanquablement fatal.
La dépendance envahit et détruit l'égo, de la même manière qu'une tumeur maligne s'accapare et dévaste le corps entier. Pour que le processus de la dépendance se développe, ça prend du temps tout comme la tumeur ou le fibrome de s'étendre et d'infiltrer les tissus sains. Dans les cas de dépendance, tout comme dans la plupart des cas de cancers, plus long est le processus, plus ce sera difficile de le stopper ou de renverser la vapeur. Dans les cas de dépendance, tout comme dans la plupart des cas de cancers, la dépendance peut réapparaître et envahir un territoire plus grand même après des efforts initiaux pour la traiter ou l'irradier.

À mesure que le temps passe et que la dépendance demeure active, l'égo est progressivement perturbé, disproportionné et centré sur les objectifs de la dépendance plutôt que centré sur ces objectifs d'harmonie et d'équilibre d'une personnalité affranchie, dégonflée et d'une identité saine. Ça ressemble au changement qui se produit lorsqu'une société démocratique et pluraliste passe à une dictature monolithique et totalitaire. 

À la limite du processus de dépendance, l'individu est devenu l'esclave, souvent piteux, confirmé de ses substances ou de ses comportements compulsifs toxiques et semble avoir mis de côté ou relégué aux oubliettes tout autre intérêt ou valeur personnelle aux profits de sa dépendance qui est désormais souverain absolu sur sa vie.  Quand que les choses tournent aussi drastiquement, la personnalité qui a été sous l'emprise de la dépendance et ainsi a été poussée insidieusement à combler les besoins et les objectifs de la dépendance plutôt que vers des objectifs bien légitimes d'être humain. 

L'ego malade est par définition inflexible, rigide et malheureux. La flexibilité est contrariée parce que tout est centré sur les exigences rigides de la dépendance et le bonheur est sapé parce que l'autorité dirigeante du moi n'est plus le moi mais bien la dépendance. Ces altérations dans l'orientation et l'opération du moi sont souvent subtiles et peuvent passer inaperçues dans les premières phases de la dépendance par le dépendant lui-même et  aussi pour les observateurs — mais dans les phases avancées, ces mutations sont plus évidentes pour ceux et celles qui entourent le dépendant et dans certains cas, pour le dépendant lui-même. 

De plus, le moi navigue et se dirige au moyen d'un compas qui est faussé par la dépendance. L'aiguille de ce compas pointe toujours dans la direction de la dépendance — et en ce faisant, force invariablement le moi à s'enligner vers la dépendance. Le moi d'un non dépendant est flexible — et son compas est libre de trouver le Nord psychologique dans lequel il peut voguer vers des eaux plus calmes et saines. 
Le moi du dépendant est raide et tendu e
t dans le fond assez triste et malheureux, peu importe la façade qu'il érige pour démontrer combien il est décontracté et spontané pour les autres et même pour lui-même. C'est assez fréquent de voir les premiers stades de l'alcoolisme être accompagnés de sentiments surabondants de liberté et de félicité. Mais à mesure que le temps passe, et que la dépendance prend le contrôle complet de la personne, la vérité de l'avertissement de Shakespeare éclate au grand jour : 
 

And oftentimes, to win us to our harm,
The instruments of darkness tell us truths,
Win us with honest trifles, to betray's
In deepest consequence.
Macbeth, Acte I.Scène iii


Une fois que la dépendance s'est bien établie, la tâche principale de l'ego est de chercher à se maintenir à flot et à un semblant de normalité. Comme le personnage dans "Alice aux Pays des Merveilles", le dépendant doit courir rapidement le plus vite qu'il peut juste pour parvenir à rester à la même place. Loin derrière lui sont les jours où les "highs", les extases et les petits plaisirs qu'il ressentait, fruits de sa consommation de drogues, d'alcool ou de la répétition de ses comportements compulsifs. 
Maintenant, il cherche juste à éviter de se sentir mal. Mais comme ceci ne peut se produire à moins qu'il ne soit "sous l'influence" ou en état d'ébriété en prenant sa substance ou en répétant ses comportements compulsifs, beaucoup de temps dans sa vie se passe entre deux verres, deux drogues ou deux comportements toxiques.

Et quand il se retrouve entre deux anesthésiants pour supprimer ces sentiments désagréables, il est vraisemblablement en état de manque, et se remet à se sentir mal, puis pense à trouver un soulagement et est alors incapable de participer pleinement à ce qui se passe autour de lui. Son esprit le ramène toujours en arrière aux moments où il pouvait obtenir un certain soulagement en s'adonnant à la consommation de substances psychotropes ou à des comportements compulsifs.

Ainsi le dépendant actif n'est jamais "normal", ni quand il se gèle, ni quand il ne s'anesthésie de quelque façon que ce soit. Son esprit et son cerveau sont sous le contrôle de régulateurs externes de ses humeurs ( alcool, drogues, jeu pathologique, etc.) et ne sont plus libres de réagir spontanément et normalement aux demandes sans cesse changeantes et aux exigences subtiles de la réalité. À cause de ces régulateurs qui agissent artificiellement sur ses humeurs, le dépendant se sent mal quand, bien naturellement, il devrait se sentir bien et il se sent bien quand il devrait se sentir mal. Sa "boussole hédoniste (plaisir)" n'est plus fiable et l'une des fonctions de base des humeurs et émotions, qui a pour but la survie de l'individu est désormais sous l'emprise du processus autodestructeur qu'est la dépendance plutôt que de veiller au bien-être de la personne. 

C'est possible de visualiser cette impulsion puissante de la dépendance comme un instinct additionnel, égal aux flambées et frénésies que suscitent la faim, la sexualité ou l'agressivité mais sans les fonctions essentielles de protection et de préservation. Dans un sens, la dépendance est un cas typique de cet instinct de vie (ou de survie) qui est déboussolé et perdu : les mêmes énergies, la même nécessité et la même détermination infatigable que nous découvrons dans la pulsion de survie et qui servent à éviter les dangers se retrouvent dans le processus de dépendance. Mais dans la dépendance, le bien-être de l'individu n'est plus considéré important ; seule la satisfaction de la pulsion de manque chez le dépendant est capitale. Ainsi nous savons que les dépendants sont connus pour prendre des risques en ce qui concerne leurs vies et leur bien-être avec une indifférence apparente, une image virtuelle de cet instinct naturel de préservation qui dans des conditions normales éloignent les individus de mésaventures qui pourraient être dangereuses et même s'avérer mortelles. 

Dans cette perspective, "se rétablir" signifie, entre autres choses, le retour de ces fonctions régulatrices et hédonistes du moi, à un niveau "normal", à un degré harmonieux de flexibilité et de santé. 

Par où est-ce que les dépendants devraient normalement commencer ?

Le concept de rétablissement implique la restauration à un état antérieur et présumé normal. Mais les preuves et données fournies par diverses sources nous suggèrent que dans bien des cas, le futur dépendant était déjà dans le trouble, reconnu comme tel ou non, bien avant l'émergence manifeste de sa dépendance. 

Les alcooliques et les autres dépendants rapportent fréquemment qu'à leurs yeux, ils peuvent maintenant voir qu'ils ne se sont jamais sentis bien et tout aussi bien que les autres paraissaient l'être autour d'eux. Quand, finalement ils découvrent leur substance ou comportement compulsif anesthésiant de choix, ils font l'expérience tant d'une forme de soulagement qu'un choc qui se produit en reconnaissant ce qui semble le plus proche de la "normalité", une libération des affects désagréables et déplaisants, le calme, la relaxation, la confiance en soi et la sécurité. Naturellement, ils vont répéter cette expérience qui au début leur apportait soulagement et suaves émotions. Avec le temps, leur marchandage à la Faust — de vendre leur âme au Diable pour en tirer des satisfactions terrestres — exige paiement et le prix à payer devient de plus en plus onéreux. Comme des avances de fond sur une carte de crédit avec des intérêts accablants, la dépendance amène le dépendant plus creux dans son bas-fond, dans un découvert important sur le plan de l'hédonisme. Finalement les factures ne peuvent plus être remboursées et la banqueroute — le fameux bas-fond — se produit. 

Conclusions 

En combinant les observations que nous venons de faire, c'est-à-dire en comprenant comment la relation compulsive que nous pourrions qualifier de " romantique" et que le dépendant entretient avec sa dépendance est soutenue et défendue par les mécanismes de défense comme le déni, les projections paranoïdes, les rationalisations, les minimisations et les justifications, une réponse semble émerger à la question qui avait été posée au début de ce document.
Les informations que nous possédons sur la maladie de la dépendance et sur le rétablissement sont ni complexes, ni difficiles à interpréter. 

Pourquoi, alors, est-ce que les dépendants ont tant de difficultés à les saisir et à agir en fonction de ces connaissances ? 

Le dépendant se trouve dans les mâchoires d'un étau de désir (amour) tout aussi solide et puissant si ce n'est plus résistant, que l'amoureux pour l'élue de son cœur. Tout son moi est engagé dans cette frénésie amoureuse, comme si son pivot était faussé vers ce penchant, par la force inouïe de ce désir impérieux. 

Il doit y faire face en ne regardant que dans une direction qu'il ne choisirait probablement pas dans d'autres circonstances — et il voit toutes choses, y inclus lui-même, tout son univers à travers les lentilles de son désir impérieux.  Il est ni rationnel ni dans un certain sens, sain d'esprit. Le moyeu duquel émane tous les rayons et autour duquel gravite et est construite la roue toute entière, n'est rien d'autre que sa dépendance. 

Les mécanisme de défense décrits plus haut servent à niveler le chemin qui mène à la satisfaction de son désir irrésistible. L'esprit du dépendant a été soumis sous la férule de sa dépendance et devient un instrument dont se sert la dépendance pour se protéger et pour faire progresser ses intérêts. Il est devenu un otage dans sa propre maison, une victime innocente d'un rapt ténébreux dans lequel son vrai moi a été enlevé par le processus de la dépendance et a été asservi comme un esclave qui doit répondre à ces demandes incessantes et irrationnelles de gratification. Cela signifie, entre autres choses, que celui qui a tenu un rôle d'être humain joue maintenant un rôle de cette force inhumaine c'est-à-dire, aveugle, impitoyable, inconsciente et avec une absence totale d'éthique personnelle que représente le désir impérieux de sa dépendance. 

Le processus de rétablissement implique tant la réadaptation que la restauration du moi. L'être humain, c'est-à-dire l'individu avec toutes ses valeurs et aspirations, en vient à remplacer cette force inhumaine qui vient du désir impérieux de la dépendance qui a pris le contrôle de sa personnalité et l'a converti en une marionnette qui n'exécute plus que les gestes qui vont satisfaire ses demandes.

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Original en anglais publié sous le titre Why is recovery so hard ?
sur le site : http://www.bma-wellness.com/
et sur le site suivant : http://alcoholism.about.com/library/blnewlinks.htm
 

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Traduits et adaptés par Gilles Vinet, Au Centre de la Vie
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