C’est un article de journal paru cette semaine dans  France Catholique n°3116, du 25 avril 2008 qui constituera ma chronique de la semaine. Je répondais il y a quelques mois aux questions d’une journaliste, Aude Lorne

Face à la drogue, que peut-on faire ?

Ecoutons d'abord, le cri d’une mère à qui la drogue a pris un fils, Ludovic. Combat de vingt ans pour l’en arracher. Puis pour tirer les autres de cet enfer, pour les prévenir, Sophie Daoût dénonce – dans les écoles, sur Internet et par ses livres - toutes les perversités d’un système meurtrier, avec son énergie et sa compétence d'ancienne conseillère d’orientation.

propos recueillis par Aude LORNE
TÉMOINS Face à la drogue, que peut-on faire ?

Sophie

Vous avez intitulé votre dernier livre « Jamais douces, les drogues ». Vous mettez sur le même plan haschich et cocaïne. Cela risque de n'être pas compris...

Le terme « drogue douce » est un terme de marketing,  employé pour banaliser le produit. On ne se méfie pas du mot « douce » or une drogue n’est jamais douce. Douce peut-être en effet parce qu’au début tout semble bien se passer. C’est ce que j’appelle la « lune de miel » avec le produit. Les premiers temps on ne perçoit que des effets positifs. A cette période on pense vivre à fond, fumer est associé à la convivialité, on rencontre de nouvelles personnes. « Je gère, je gère » dit le néophyte. Je voudrais pouvoir lui répondre : « Non, mon pauvre petit, tu ne gères pas, tu erres… moi je sais que tu es déjà de l’autre côté. »
Très vite d'ailleurs les choses commencent à se gâter. Quand le jeune commence à changer. Non pas de manière brutale, mais progressivement. Je l’ai vu pour mon fils : les résultats scolaires commencent à chuter. Il commence à vivre à contretemps. Le matin

il a beaucoup de mal à se lever. Le soir, il est en pleine forme. Il change de copains, il devient agressif. Il y a un faisceau d’indices : il veut tout, tout de suite, la jouissance immédiate. Tout est mis au service de ce qu’il veut, c’est-à-dire, en fait, son produit.

N’y a-t-il pas des franges de populations plus touchées que d’autre part le phénomène de la drogue ?

Moi-même, je ne me sentais pas concernée avant d’y être confrontée. C’était pour les autres, la drogue, pour des familles qui connaissaient des difficultés, pas pour la mienne ! Pourtant c’est arrivé chez moi !  J’ai découvert un risque dont je me croyais protégée, un risque auquel n’échappaient pas des enfants entourés, équilibrés, faisant de bonnes études. Il suffit d’un copain qui réussisse à convaincre « d’essayer », une fois, pour que tout soit compromis. L’adolescent est tenté par une expérience, veut montrer qu’il s’affranchit en bravant l’interdit parental. Les initiés exercent une fascination, un refus de fumer peut entraîner raillerie et exclusion du groupe. La tentation peut arriver aussi dans une période de mal-être, ce qui est fréquent dans l’adolescence : fumer un pétard éloigne momentanément ce mal-être : il aura alors tendance à recommencer et à accentuer sa consommation. Mais les pétards ne résolvent pas les problèmes. Ils permettent juste de les fuir. Quand les joints ne suffiront plus, le jeune sera tenté de passer à des substances plus toxiques et ce sera l’escalade. C’est pour moi comme une mission d’alerter les parents qui se pensent à l’abri : le phénomène de la drogue se généralise. Les prix baissent et les toxicités des produits augmentent.
Le joint des Hippies des années 70 n’a plus rien à voir avec ce qui est proposé à nos enfants. Le cannabis peut contenir jusqu’à 10 fois plus de THC, la principale substance psychoactive. Les premières consommations sont de plus en plus précoces. Aujourd’hui, le pourcentage de garçons et de filles à avoir expérimenté le cannabis à l’âge de 17 ans est respectivement de 53,1 et 45,5% ! C’est pourquoi je m’adresse dans mes actions de prévention de préférence aux élèves de 6e ou même de CM2 désormais, avant qu’ils ne soient directement touchés par la question. C’est souvent en classe de 4e que l’on note les débuts de consommation. En 3e, il
est déjà trop tard pour parler à toute une classe, trop d’enfants sont dans la drogue. Comme au début tout se passe bien - en apparence - avec la drogue, mon message ne passe pas, ils ne comprennent pas ce que je veux leur dire.

Vous insistez pour que vos rencontres  avec les élèves se double d’une réunion avec les parents. Pourquoi est-ce si important ?

Quand un enfant se met à consommer de la drogue, la communication avec les parents s’interrompt complètement. Le vocabulaire utilisé par les consommateurs est, sinon ésotérique ou moins très hermétique. Un vocabulaire commun, c’est le début d’une communication. Si on se coupe du vocabulaire commun, il n’y a plus de langage possible.
Le fossé s’agrandit et les dealers font tout pour que les parents ne sachent rien de la drogue, ne sachent pas détecter un début de consommation. Les rituels se font entre initiés, loin des parents, « ces empêcheurs de fumer en rond ». Il faut tout faire pour maintenir une communication avec les enfants. C’est un travail qui se fait dès l’enfance. Et il faut conserver ce lien. S’informer avant que les problèmes ne se posent. Les enfants, eux, savent beaucoup de choses, sont mieux informés que vous. Leur vocabulaire est très pointu. Mais leurs
sources ne sont peut-être que celle des dealers. Ils leur présentent un bon côté de la chose. C’est à vous les parents de leur parler de l’autre versant. Les parents sont peu ou mal informés. Je suis choquée du peu d’intérêt qu’ils portent à mon message. Et cependant je les comprends. J’ai été comme eux. Moi je n’ai pas vu entrer la drogue dans ma maison.
Des parents informés ont beaucoup moins peur de parler de la drogue. Le fait d’être informé et de savoir parler avec des mots adéquats leur permet de renouer le dialogue avec leur enfant

Quelle action peuvent avoir les parents ?

Les parents confrontés à la drogue chez l'un de leurs enfants ont d’abord besoin d’être aidés de l'extérieur. Ils ont honte. On leur fait parfois croire que leur enfant est dans la drogue parce qu’ils ne sont pas de bons parents. Ils sont rongés de culpabilité. Tifenn, dont je parle beaucoup dans mon livre, est venue à moi à la suite de la lecture de mon livre « Demain j’arrête la came » C’était il y a deux ans et demi. Dans sa première lettre, Tifenn m’écrivait qu’on lui avait demandé de chercher dans son histoire familiale ce qui l’avait conduite à la drogue. « Rien ! » s’était-elle indignée, « honnêtement, je pense que ce n’est pas là que je dois chercher parce que quand j’ai commencé, tout allait bien chez moi. » Tifenn aime sa famille, elle le dit. Cette culpabilisation des parents est un scandale et ne mène à rien.
Personne n’est à l’abri. Aujourd’hui, Tifenn s’en est sortie. Il y a eu des galères : un séjour en hôpital psychiatrique, une fugue. Mais c’est grâce à l’énergie de ses parents auprès desquels j’ai eu un rôle  d’accompagnement que son sauvetage a été possible. Plutôt que d'alimenter une culpabilité stérile, les parents ont besoin d’un soutien pour les aider à améliorer les relations avec leurs enfants, tout en préservant l'équilibre de la famille face à l'intrusion de la drogue : fermeté, tendresse, juste distance.

Outre vos actions de prévention au sein des écoles, vous avez développé un site Internet et un forum de conversation. Que peut-on attendre de cet outil ?

Partager les mêmes problèmes aide à se comprendre et à reprendre confiance. Les groupes de parole et d'entraide sont des moyens efficaces pour rompre l’isolement et constituent le début d’une solution face à la toxicomanie.
Notre forum de discussion Internet ressemble à ces groupes de parole et d’entraide. Il fonctionne un peu de la même manière. Si ce n’est que la première démarche de prise de contact est plus facile. Parce qu’il est anonyme, parce que l’on peut le faire de chez soi, sans se déplacer et que c’est un mode de communication usuel pour les jeunes. Ce qui est très impressionnant dans ce forum est que l’on observe une prise en charge des jeunes les uns envers les autres : qui mieux qu’un jeune qui a été personnellement confronté au problème peut comprendre soutenir, conseiller, épauler un jeune qui, sur Internet, appelle au secours ! Qui mieux qu’une famille qui a connu et surmonté le problème de la toxicomanie de son enfant, peut tendre la main et donner des conseils à des parents qui traversent cette épreuve ?
Cette prise en charge, bien sûr, se fait sous notre contrôle (nous avons un système de filtre et nous intervenons nous-même), mais va bien au-delà de ce que nous pourrions faire !
C’est ainsi que Tifenn, dont je parlais tout à l’heure, est passée de l’internaute déboussolée à celle qui tend la main. Et ça marche !

A lire de Sophie Daoût

« Jamais douces les drogues »,
Guide Totus, éd. du Jubilé, 273 pages, 13 €
Un guide pratique, à l’adresse des parents comme des enfants, pour se mettre au courant, pour pouvoir dialoguer.

« Demain, j’arrête la came ! »,
éd. du Jubilé, 221 pages, 14,50 €
Journal de Christine, victime de la drogue. Un journal qui pourrait être celui de milliers de jeunes. Pour les aider, la maman de Christine, soutenu par Sophie Daoût, a eu le courage de témoigner.

« Lâche ta drogue et tiens bon ! »
éd. du Jubilé, 191 pages, 13,60 €
Ludovic, quinze ans, se drogue. Du fond de sa détresse, Sophie, sa maman, s’interroge, sur elle-même et sur cette tragédie.

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06 64 98 94 27
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FRANCECatholique n°3116 25 avril 2008 11
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Sophie Daout, le 9 mai 2008


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